BOUTIQUIERS ET PRINCES
Jamais, si ce n’est pour le financier de La Borde, Joseph Yernet ne s’était mis en tels frais d’imagination. Mais n’est-ce pas une chose étrange de voir ce marchand de rubans marcher sur les brisées des financiers, des ducs et des ministres, et se former au fond de son arrière boutique de la rue aux Fers un cabinet si bien choisi? Cette émulation dans l’amour du beau et le noble emploi de l’argent dit assez que nous sommes en 1789. On sent déjà souffler le vent de l’égalité.
Le plus important des vingt tableaux de Joseph Vernet qui décoraient le cabinet de M. Paupe est un Port de mer au soleil couchant, de trois pieds et demi de large. Il exprimait d’une façon touchante les sentiments de l’amateur pour l’illustre peintre, sentiments qui s’étendaient à toute la famille. On y voyait, sur une jetée, Yernet lui-même, sa fille, madame Chalgrin, Carie Yernet avec sa femme, mademoiselle Moreau, et un domestique, sans doute le fidèle Saint-Jean. Ainsi, par un rapprochement bizarre, en demandant à Joseph Yernet, sous prétexte de marine, un portrait de famille, le marchand parisien renouvelait ce qu’avait fait trente ans auparavant M. Poulhariez, le négociant Marseillais.
Mais M. Paupe ne devait pas jouir de cette dernière conquête sur le génie de Vernet. Quand s’ouvrit le Salon de 1789, où fut exposé le tableau-portrait, il était mort. Sa veuve conserva la collection tout entière. La vente n’eut lieu qu’en 1792. On vit alors le Port de mer, avec son pendant, la Tempête, atteindre le prix de 6,430 livres, et, l’année d’après, la vente du citoyen La Reynière, cidevant fermier-général, qui les avait recueillis, les porta ensemble à 8,000 livres.
Paulà majora canamus. De la rue aux Fers et de cette honnête boutique où prospérait un homme de goût, passons à l’Escurial et à la cour du roi d’Espagne. Roi, Charles IV ne l’était pas encore , il portait seulement le
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titre de prince des Asturies, lorsqu’il voulut, en 1781, décorer de peintures le cazin qu’il s’était fait construire, en manière de petit Trianon, dans un frais vallon voisin de l’Escurial. Déjà le roi Louis XYI lui avait offert en cadeau deux Marines de Joseph Yernet. Il n’est pas étonnant que son choix se soit porté de préférence sur un artiste dont il pouvait apprécier le mérite de visu. Joseph Vernet avait d’ailleurs à la cour d’Espagne un ami, Pierre Sauvan, fils de son premier maître, Philippe Sauvan d’Avignon, et peintre comme lui. On peut croire que l’influence de ce membre de l’Académie royale de Madrid ne fut pas étrangère à l’importante commande qui vint chercher en France son compatriote le peintre des tempêtes. Une lettre du comte de Vergennes avertit Joseph Yernet des intentions du prince : six tableaux, 40,000 livres, et dix-huit mois de temps, telles furent les conditions acceptées de part et d’autre. Joseph Vernet a noté avec soin les dimensions; car il s’agissait, non pas de tableaux réguliers, mais de panneaux subordonnés à la décoration générale du cabinet. Il a inscrit aussi , chose non moins essentielle à ses yeux, la hauteur de l’horizon : il n’a pas oublié l’adresse à mettre sur la caisse d’envoi. En un mot, le Livre de Vérité ne nous laisse rien ignorer de ce qui touche à ces tableaux, rien, si ce n’est les sujets. Il nous apprend qu’ils furent payés par à-comptes de 10,000 livres, et expédiés en 1781 et 1782; mais des sujets, pas un mot. Aucun des voyages en Espagne que nous avons consultés n’en donne la description. Bourgoing, dans son Tableau de l’Espagne moderne , qui date de la fin du siècle dernier, dit seulement qu’en voyant ces panneaux on les croirait du meilleur temps du peintre.
A quelque temps de là une autre Altesse s’avisa à son tour que Joseph Vernet devenait vieux et qu’il serait grand temps de lui demander de ses ouvrages, si l’on tenait à en avoir, c’était le Grand Duc de Russie, le futur