LE MILLION DU PEINTRE
style, ces descriptions rapides atteignent à la poésie d’un dessin de maître. Le Livre de Vernet forme le répertoire à peu près complet de ses œuvres, depuis 1735 jusqu’en 1788, c’est-à-dire pendant une période de cinquante-trois ans. La liste des commandes comprend six cent trois morceaux, et, si l’on y joint ceux que les reçus indiquent seuls, on arrive au chiffre de sept cent soixante et un tableaux, chiffre considérable qui ne permet pas de supposer un bien grand nombre de lacunes. Le Livre de Claude est muet sur le prix des tableaux ; le Livre de Joseph Vernet donne à ce sujet les résultats les plus curieux. En voici le résumé :
Commandes : 604 tableaux,
dont 158 avec indication du prix, sans reçu
correspondant ci 158 = 117,283 1.
et 210 avec reçu correspondant j
Reçus : 353 tableaux, Ici 210=214,513 l.
dont 210 correspondant aux commandes. . . .)
et 1 43 sans commande ci 143 = 199,537 I.
plus, 15 tableaux des ports de France. . ..ci 15= 90,000 1.
Total 526=621,333 1.
Restent deux cent trente-six tableaux inscrits aux commandes, dont le prix n’est pas indiqué. Or, d’après les données qui précèdent, la moyenne du prix des tableaux de Joseph Vernet serait d’un peu plus de 1,181 livres; en appliquant cette moyenne aux peintures dont le prix est inconnu, on obtient une somme de 278,716 livres, et cette somme, ajoutée à la précédente, produit un total de 900,049 1. Tel est donc le résultat financier de la vie de Joseph Vernet. Un génie incontestable et incontesté, la faveur soutenue du public, cinquante-trois ans du travail le plus actif n’ont pu lui donner ce million qui se gagne si vite ailleurs, sans tant de frais de travail et de génie,
Les portraits de Vernet. — Correspondance. — Les amis de la dernière heure.
Tel Joseph Vernet s’est montré à nous à chaque page de cette étude, tel nous le représentent les différents portraits qui restent de lui. En 1768 il se fit peindre par son ami Louis-Michel Vanloo. C’est le portrait d’apparat. La palette à la main, la perruque courte, noblement drapé dans le désordre pittoresque d’un riche costume de travail, il regarde le public, et son œil vif, sa bouche souriante, sa physionomie ouverte appellent les sympathies. Le teint est brun, les traits manquent de distinction native; à cette marque d’origine on reconnaît le fils du peuple annobli par le travail. Cathelin a gravé ce portrait en 1770. Quelques années après, en 1778, madame Le Brun fut appelée à reproduire à son tour les traits de Joseph Vernet. Plus intime et plus familier, comme doit l’être l’œuvre d’une femme, ce portrait nous montre bien le même homme; la tête nue, la palette à la main, vêtu d’un habit de velours violet, il est vu de trois quarts et tourné vers la droite; mais l’âge à voûté le corps, et sur le visage amaigri une seule expression prime toutes les autres, celle de la bonté. C’est par ce côté en effet que madame Le Brun connaissait le grand peintre, son ami et son guide, c’est le bon père de famille qu’elle aimait en lui et qu’elle a pris plaisir à peindre.
L’œuvre de madame Le Brun est au Louvre. L’original de l’estampe de Cathelin, pieusement conservé par Horace Vernet, a passé dans les mains de son petitfils, M. Horace Delaroche, héritier de quatre générations d’artistes, avec le portrait de la signora Virginia, peint