‹ Joseph Vernet et la peinture au XVIIIe siècleChapitre 147 sur 232 · CABLE VERNET · texte numérisé non relu

CABLE VERNET

ans, en 1780, il a obtenu un second prix à l’Académie ; en 1782, il remporte le premier grand prix, auquel est attachée la pension de Rome, et il part en effet, mais pas pour longtemps. Trop de motifs le rappelaient à Paris. Après un séjour de sept mois en Italie, il arrive à l’improviste. Le père dut gronder d’abord ; mais j’imagine qu’il se calma bien vite. Ces deux hommes avaient besoin l’un de l’autre. Aussi gai, aussi vif, aussi étourdi qu’avait pu l’être Joseph Yernet dans sa jeunesse, Carie prêtait à son père un peu de ses vingt ans, et lui empruntait en retour un peu de cet or dont on a besoin à tout âge. On a raconté comment Joseph Vernet achetait à son fils, argent comptant, des calembours dont il allait ensuite se faire honneur en société, et comment Carie, pour battre monnaie, revendait sans pudeur le même bon mot deux et trois fois de suite, abusant de la mémoire fatiguée de son père. Les Livres de Raison ne mentionnent pas, au compte particulier de Carie, cette source de bénéfices, mais ils en mentionnent bien d’autres. Tous les goûts de Carie trouvent dans son père un banquier complaisant. Carie monte à cheval, mais c’est Joseph Vernet qui équipe le cavalier et qui nourrit la monture; c’est lui qui achète une jument et qui la revend avec 700 livres de perte. Carie est généreux, mais c’est son père qui lui donne, outre ses étrennes, «des étrennes pour donner. » Carie aime le bal de l’Opéra, mais c’est son père encore qui prend le billet à la porte. Enfin, Carie est amoureux, et c’est son père qui fait les frais des voyages de Nogent. Quant aux études, il va sans dire que Carie n’y dépense rien sans l’intervention de son père. Qui paye les modèles? Le père Yernet. Qui fournit les couleurs, les pinceaux, le « Casque de carton, » la « mousseline pour draper?» Qui met la loge en état, à l’époque du concours, et qui encore, à l’occasion du prix, comble d’étrennes le concierge et les modèles?

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Oui, sinon le père Yernet? Voilà un père bien dressé. Mais ce n’est pas tout : une fois Carie en état de faire des tableaux, à qui les vend-il? A son père. Une esquisse, Une composition, une étude bien réussie, une tête, il fait argent de tout, et son premier tableau d’un « Cheval de course, » c’est son père qui le lui achète 44 livres pour l’encourager dans cette voie.

Aussi bien toutes ces gâteries avaient un but plus sérieux qu’il ne semble. Carie était un de ces jeunes gens sur lesquels il faut incessamment veiller. Soit faiblesse native de sa constitution, soit influence héréditaire du mal de madame Yernet, cet esprit si gai, ce caractère si alerte et si pétulant tombait parfois dans des accès d’humeur noire qui effrayaient son père. Chez lui la mélancolie, ainsi qu’il arrive souvent, se traduisait par une expansion subite du sentiment religieux. Un jour que les beaux yeux de Nogent ne l’avaient pas regardé avec assez de tendresse, le pauvre amoureux voulut se faire moine : il ne parlait que d’entrer aux Feuillants. On conçoit les transes du père. C’est alors qu’il achète chevaux et harnais, bottes et éperons; c’est alors qu’il ouvre sa bourse à Carie, pour lui-même et pour son ami Gounod, un peintre délicat et modeste, le père de l’auteur de Faust. Le jour où Carie obtint le grand prix et la pension de Rome, Joseph Yernet dut respirer à l’aise. Toutefois, même de loin, sa sollicitude ne le perdit pas de vue. On peut voir, par les brouillons conservés au Journal, jusqu’où elle s’étendait. Chaque semaine apportait une lettre pleine d’un tendre intérêt et d’affectueux conseils : — « Si la table est bonne à l’Académie...» — « Jouer à la balle... Rester à Rome. »

— «Promission pour le spectacle, » c’est-à-dire demander à son directeur spirituel la permission d’aller au théâtre, distraction précieuse contre l’humeur noire.

— « Sa tante de Foligno, rendre les lettres, voir ses

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