CORRESPONDANCE
entrettenû ma maison jusques à présent; pour répondre à la galanterie et bonne manière de M. Dufrenoy, j’ay crût devoir me mettre à finir son tableau dès mon retour d’Avignon, quoiqu’il ne me pressât pas. Ce tableau est finit depuis près d’un mois; après quoy je me suis mis à ébaucher les deux tableaux que je fais actuellement pour vous; ils vont être finis d’ébaucher dans deux jours; je serois bien aise que vous vissiez ces deux ébauches, me flattant qu’elles peuvent promettre quelque chose d’interessant.
« Voicy, monsieur et bon ami, à quoy tend ce long préambule. C’est que ordinairement, vers les derniers jours de l’an, je paye tout ce que je dois; gages de domestiques, boucher, marchand de vin, etc., etc.; j’aurois donc besoin que vous me fissiez le plaisir de m’avancer 3,000 livres sur les deux tableaux que je fais pour vous, et joindrais cette nouvelle obligation à celles que je vous ay déjà. Je dois vous remercier sur les attentions que vous avez de vous informer de ma santé et de celle de Carie ; l’un et l’autre nous portons assez bien. Je désire que la vôtre soit parfaite et que vous croyez au sincère attachement avec lequel j’ay l’honneur d’être, monsieur et cher maître,
« Votre très-humble et très-obéissant serviteur.
« Vernet.
« Mercredy, 28 décembre 1785. »
« P. S. Vous trouverez cy inclus ma reconnoissance de 3,000 livres, dont je me flatte que vous voudrez bien' m’avancer. Comme je dois donner des étreinnes de différentes façons, je vous serais obligé d’ordonner une petite somme en petits écû; j’aimerais bien aussi qu’il y aie des écu de Louis XVI, étant plus propres à porter dans la poche. »
m LES AMIS DE LA bERNlÉRE HEURE.
' Il est bon d’avoir des amis partout; il est bôn aussi d’en avoir de toutes sortes. L’amitié de Girardot de Marigny se résolvait en argent comptant. D’autres, moins fructueuses, mais plus illustres, apportèrent à Joseph Vernet des satisfactions d’un ordre différent. C’est ainsi que ce peintre, arrivé à la pins grande gloire à laquelle il pût prétendre, eut le bonheur singulier de fonder celle d’un écrivain encore obscur. Bernardin de Saint-Pierre avait passé la cinquantaine, et déjà honorablement connu d’un certain public, il s’agitait dans le crépuscule des réputations de salon, quand il écrivit, en 1788, le touchant épisode de Paul et Virginie. Une lecture du nouvel ouvrage eut lieu chez le ministre Necker, son protecteur, devant une assemblée peu préparée à tant de simplicité et de poésie. On sait ce qui en advint. Thomas dormait, Buffon se sauva, les dames pleuraient bien un peu; mais le sourire sceptique de Necker les forçait à sécher leurs larmes. L’auteur sortit désespéré; rentré chez lui, il voulait jeter au feu le manuscrit : c’est alors que Joseph Vernet intervint, Deus è machinâ. Il visitait quelquefois Bernardin de Saint- Pierre dans le petit donjon que celui-ci habitait rue Saint-Étienne du Mont. Il y monta peu de jours après cette triste soirée. L’écrivain lui conte son échec. Le peintre veut entendre l’ouvrage condamné. Il se souvient que jadis, à Rome, le Stabat de Pergolèse, condamné aussi par des juges incompétents, serait demeuré dans l’oubli, s’il n’avait provoqué une nouvelle audition d’où sortit le succès de l’œuvre. Bernardin de Saint- Pierre, encouragé, se met à lire. Vernet l’écoute d’abord avec froideur, mais bientôt il se sent captivé. Le père de Carie et d’Emilie s’attendrit sur Paul et sa compagne. Dans ce paysage des tropiques si éloquemment décrit, le peintre retrouve les traits rajeunis de sa vieille amie la nature. Que dis-je? il y retrouve ses tableaux. Lui qui