LES AMIS DE LA DERNIÈRE HEURE
oppose volontiers aux clartés de la lune les reflets rougeâtres du feu, avec quel intérêt il suit à travers bois les nègres marrons rapportant les deux enfants à la lueur des torches ! Et le déjeuner champêtre dans la forêt, et la pêche au bord de la mer, ne sont-ce pas ses motifs favoris, les sites les plus pittoresques servant de cadre aux plaisirs les plus doux? Le coucher de soleil d’un effet si imprévu l’atteint au cœur. Le vaisseau au clair de lune, c’est son bien. Et la cascade? S’intéresser à une cascade, quel titre auprès de Yernet ! Enfin, quand arrive la terrible nuit, la mer mugissante, les coups de canon alternant avec la voix de la tempête, le sauvetage désespéré, la lutte de Paul contre les éléments, en un mot, tout ce drame sublime dont il a peint tant de fois les horreurs, Yernet transporté se lève, et, sautant au cou de l’écrivain : « Heureux génie, lui dit-il, vous avez fait un chef-d’œuvre! vous êtes un grand peintre, et j’ose vous prédire la gloire!»
On sait jusqu’à quel point la prédiction s’est vérifiée. Vernet organisa une seconde lecture; et cette fois, en voyant ses larmes, chacun osa pleurer. Son enthousiasme contagieux gagna l’assemblée entière. De ce jour commença pour Paul et Virginie cette carrière glorieuse qui n’est pas près de finir.
Cependant le naufrage de Virginie ne pouvait rester dans l’imagination de Joseph Vernet à l’état de souvenir stérile. Dès le principe, il y vit un tableau et ne songea qu’à l’exécuter. Ce fut d’abord un simple croquis offert à Bernardin de Saint-Pierre. Celui-ci répondit par l’envoi de douze exemplaires de son livre, nouvellement paru, et Vernet remercie, le 27 janvier 1789, par une lettre toute gracieuse. Bientôt l’idée fermente. « Il y a bien longtemps, écrit-il le 12 mai, qu’on n’a eu l’honneur et le plaisir de voir M. de Saint-Pierre chez les Vernet, Le père auroit cependant double intérêt à le
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voir; il voudroit exécuter en peinture le moment le plus intéressant de Paul et Virginie. » Quelques jours après, nouveau billet. Il a tracé légèrement sur la toile la disposition du tableau qu’il compte faire. Il le prie de venir voir si cette composition rend bien l’idée qu’il lui a donnée. Enfin, le tableau s’achève, sous les yeux, et, en quelque sorte, sous la dictée de Bernardin de Saint- Pierre. Il fut exposé au Salon de 1789. Le Naufrage de Virginie à Vile de France est le dernier des tableaux que Joseph Vernet ait exécutés pour M. Girardot de Marigny, et peut-être môme le dernier qu’il ait peint.
Autre ami, autres lettres. En 1759, pendant que Joseph Yernet était à Bordeaux, Cochin, qui gravait les estampes des Ports de France, le mit en rapport avec un amateur d’Orléans, Thomas Desfriches. La charmante existence que celle de M. Desfriches ! Négociant, amateur de tableaux, graveur à l’eau-forte, la province lui est légère. Lorsque l’ennui le prend à Orléans, il accourt à Paris, il vient visiter ses amis, Cochin, Greuze, le bon Wille, chez qui il trouve table ouverte. Si quelques paysagistes s’égarent du côté d’Orléans, c’est lui qui les héberge, et, laissant les affaires, il court la campagne avec eux. Il fournit à qui veut du vin et du vinaigre, et ne demande en échange qu’une estampe ou un tableau. Celui que Yernet doit lui faire est le sujet sur lequel roulent les treize lettres du peintre des Ports, publiées par M. J. Dumesnil, dans son étude sur Desfriches, et nulle correspondance ne montre mieux avec quelle souplesse Joseph Yernet se servait de la plume, cet instrument rebelle à tant d’artistes.
La première lettre, écrite de Bordeaux en 1759, n’est que la préface de la future liaison. Déjà l’amateur a pris l’avance, et Joseph Vernet répond par des politesses. Il y môle aussi l’éloge, singulier dans sa bouche, d’un ami de Desfriches, l’un des poôtes les moins lisibles de ce
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temps, où on lisait tout, l’illustre M. Robbé, c’est ainsi qu’il le nomme. Mais l’enthousiasme qu’il témoigne pour des œuvres aussi éloignées des siennes ne doit pas être pris au pied de la lettre. Il faut y voir un simple badinage.
Les relations ne reprirent qu’en 1775. Cette fois encore, c’est Desfriches qui fait les avances. Il a envoyé un poinçon de vin. Joseph Vernet l’en remercie le 16 mai, et il ajoute : — «Je suis vraiment honteux de n’avoir pas encore fait quelque chose pour vous, plus pour le plaisir que j’aurois à voir de mes ouvrages entre d’aussi bonnes mains que les vôtres, que par tout autre motif. Je vous ferai une marine le plus tôt qu’il me sera possible, et si le plaisir de travailler pour vous influe sur l’ouvrage, elle sera de mon mieux. »
Mais le temps passe et la marine n’arrive pas. Joseph Vernet l’a cependant inscrite sur son livre : — «Pour M. Desfriches, un tableau de 20 pouces et demy de large sur 14 pouces de haut. C’est pour faire pendant à une marine de W. Vandevelde, dont les figures sur le devant ont de proportion environ deux pouces. Le ciel est rembrunis, chargé de nuages, et celuy que je dois faire doit être bien clair. » L’amateur attendait depuis onze ans, quand le peintre prit note de ses intentions, en 1786. L’année suivante, il renouvelle ses promesses que le bon Desfriches lui avait rappelées en les enveloppant de force louanges pour faire excuser sa liberté :
« Rien de plus flatteur pour moi que ce que vous me dites au sujet de mes talents; mon amour-propre, qui incline toujours à croire toutes les douceurs qu’on lui dit, suspend sa croyance cette fois-ci, et n’ose s’approprier un bien qu’il ne voit pas lui appartenir : enfin, laissons ça là et parlons d’autre chose.
« Je rougis lorsque je me rappelle le temps où je vous ai promis de faire quelque chose pour vous, et que je vous dois à tous égards ; je suis flatté, on ne peut pas
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plus, de voir combien vous désirez avoir de mes ouvrages, et cela est un grand prix pour moi de la part d’un homme tel que vous, plein de goût et de talent. Cependant, ma conduite à votre égard parait me contredire ; enfin, à tout péché miséricorde, croyez à mes remords et au désir que j’ai de me corriger. »
Ainsi écrivait-il le 29 mars 1787. Le 17 avril, nouvelle lettre. Mais cette fois Joseph Vemet est sans remords. Il a trouvé un prétexte à sa conduite, et, comme l’écolier paresseux, il s’y repose avec délices.
« J’attendrai votre arrivée à Paris pour mettre la main au tableau que j’ai promis de vous faire depuis si longtemps ; je l’aurois au moins ébauché avant votre arrivée ; mais des lettres que j’ai de vous à cet égard, un petit dessein que j’ai marqué sur le livre où j’écris, les ouvrages que j’ai à faire, m’ont mis de l’incertitude et m’ont interloqué de façon à n’oser prendre aucun parti ; il faut donc que je vous attende; mais lorsque vous serez ici et que vous m’aurez expliqué la chose, cela ira tout de suite. »
Desfriches arrive, explique la chose; de retour à Orléans, il se hâte de faire un dessin d’après son tableau de Vandevelde et de l’expédier. Vains efforts! Le 9 juin 1788, Joseph Vernet lui répond, non par l’envoi de la marine, mais par une lettre pressée où se trouve cette phrase de consolation : «Le petit dessin que vous m’avez envoyé de votre tableau de Vandevelde est charmant; il me servira pour faire le pendant. »
Et la correspondance se poursuit ainsi, Desfriches insistant toujours avec réserve, Joseph Vernet invoquant toujours de nouveaux prétextes. — «Je conviens, écritil le 25 juin 1788, que les apparences sont contre moi et que ma conduite à votre égard est tout à fait contraire aux sentiments que j’ai pour vous; je suis donc exposé à être mal jugé : mon cœur et mon amour-pro-
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pre en souffrent, car je suis sensible et reconnoissant pour ceux qui ont de l’amitié pour moi. Mais comment le deviner, me direz-vous, si vous n’en donnez aucune marque? J’espère pourtant qu’avec le temps vous me connoîtrez mieux, et que je pourrai vous donner des marques de mon attachement plus certaines que de simples protestations. Je suis trop embarrassé par des petites affaires pour remplir tous mes devoirs, et le temps me manque toujours. J’ai de fortes raisons pour finir deux tableaux que je fais pour M. Paupe; mais après que ces tableaux seront finis, le vôtre ira tout de suite; je vous prie d’ajouter autant de patience que vous avez déjà eue, ainsi que des bons procédés à mon égard ; encore un peu de patience. »
Le 1er septembre, Vernet triomphe. II n’envoie pas le tableau, mais il a été malade. Que répondre à une telle excuse ? — « Il faut que vous sachiez que la fièvre ne m’a pas quitté depuis deux mois, et que le pinceau est au croc. Je vais cependant un peu mieux, et mon docteur me fait espérer que j’en serai bientôt quitte. Dès que les forces me reviendront et que je serai en état de travailler, je tombe sur votre tableau et je vous le dépêche, cependant en tâchant de faire de mon mieux. Je suis affamé de peindre, j’en ai besoin à tous égards; j’ai toujours éprouvé que lorsque j’ai reculé de peindre, ç’a été pour mieux sauter : mordre à la grappe avec plaisir et je digère mieux. »
Mais enfin la maladie a porté ses fruits, comme toujours; Vernet, converti, ne mourra pas dans l’impénitence finale : — «C’est à la hâte, monsieur et cher ami, que je vous dirai que, enfin, je suis après votre petit tableau après avoir été longtemps malade et resté sans peindre. Vous trouverez ci-joint la mesure de ce tableau, pour que, si la bordure n’est pas faite, vous la fassiez faire tout de suite et en décorer mon tableau dès son
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arrivée; car j’aime à voir mes enfants parés, ou, pour mieux dire, dorer la pilule. »
La lettre est du 24 octobre. Un tableau commencé, pour Vernet, c’est un tableau fait. Aussi, le 26 novem- ' bre, il en annonce l’envoi. Voilà donc l’heureux Desfriches en possession, au mois de novembre 1788, du tableau promis dès le 16 mai 1775, sinon avant. Treize ans il a espéré, treize ans il a attendu. Aussi, quand l’objet tant désiré arrive, c’est fête à la maison, et, de sa plus belle plume, maître Desfriches tourne à Joseph Vernet son plus beau compliment. A quoi le peintre répond, le 3 décembre, par une lettre qu’il faut citer à peu près entière :
« Si je n’avois pas autant d’amour-propre que j’en ai, monsieur et bon ami, je prend rois ce que vous me faites l’honneur et l’amitié de me dire dans votre lettre du 1er de ce mois, que j’ai reçue hier, pour un persiflage, puisque vous exaltez et faites valoir outre mesure une petite drogue, qui, aux yeux d’un homme tel que vous, ne doit pas avoir toutes les beautés que vous y trouvez.
Il n’est pas douteux que l’amitié que vous avez pour moi vous fascine les yeux et vous fasse entrevoir, ainsi qu’un homme de génie voit dans les taches d’un vieux mur ou dans les nuages de belles compositions et de belles choses, qui, réellement, n’y sont pas et ne sont que dans la tête. C’est donc dans la vôtre qu’est le beau tableau que vous décrivez et non sur la toile que je vous ai envoyée. Et la bonne opinion que les autres ont de vos connoissances en peinture fait qu’ils vous croient sur votre parole et n’osent vous contredire. Mon amourpropre, qui fait argent de tout, fait aussi ses choux gras de tout ce que vous tenez de me dire de flatteur. C’est donc pour égayer votre cabinet que vous avez placé mon tableau parmi les Paul Potter, les Ruysdael, les Vandervelde, où il doit jouer le rôle de paillasse. Il
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est cependant bien vrai que si je vous eusse fait un tableau tel que j’eusse désiré le faire, vous auriez eu un beau tableau, car je n’ai jamais eu tant d’envie de bien faire. Je vous ai déjà dit, mon bon ami, que sans mon amour-propre, qui tourne tout en bien, j’aurois pris tout ce que vous me dites au sujet du tableau en question pour un persiflage; mais deux pièces de votre vin de deux cent quarante bouteilles chaque, ce n’est pas là un persiflage ; en ce cas, qu’on se moque de moi toujours de même... Par vanité et pour ma gloire, je mettrai dans mes fastes la lettre que vous venez de m’écrire, je l’ai déjà montrée à mes enfants et à quelques amis qui vinrent dîner ou souper chez moi. Deux pièces de vin de deux cent quarante bouteilles chaque ! Que faire à cela, sinon à moi la balle I»
Hélas! ce n’était pas trop de tout ce bon vin pour soutenir les forces du vieillard. Joseph Vernet était plus que septuagénaire. Avec les années arrivaient les infirmités, plus fortes que tous les remèdes des Livres de Raison. Dans le brouillon d’une des lettres qu’il écrivait à Carie, alors à Rome, on lit cette ligne singulière : « afl'ection de l’âme. » — S’agirait-il de psycologie? nous disionsnous en la transcrivant. Non, Joseph Vernet n’a rien d’un philosophe. Il s’agissait d’un asthme qui tourmentait fort le bonhomme, et c’est de la même affection qu’il se plaint dans sa dernière lettre à Desfriches, écrite le 24 janvier 1789.
« Que direz-vous de moi, monsieur et bon ami, d’avoir été si longtemps à répondre à votre première lettre du 4er de ce mois. Vous n’en serez plus surpris lorsque vous apprendrez que j’ai été trois semaines dans mon lit, à garder la chambre, incapable de rien faire par un gros rhume qui m’a donné la fièvre pendant quinze jours, grand mal à la tête, une toux qui m’ébranlait tout le corps, etc., etc.; enfin, je me porte mieux et je vous écris.
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«Vous me dites toujours des douceurs que je ne crois pas mériter à l’égard du petit tableau que j’ai eu l’honneur de faire pour vous. Quoique je ne prenne pas tout à la lettre, mon amour-propre, qui fait argent de tout, en prend une bonne partie et en fait ses choux gras. Je crains toujours cependant que ce voile qui vous fascine les yeux au sujet de ce tableau ne vienne à tomber quelque jour, et qu’alors vous apprécierez ce qu’il vaut.
« Il me tarde bien que le temps vienne où j’aurai le plaisir de vous voir à Paris; car c’est une grande satisfaction lorsque je puis me trouver avec vous : je trouve en vous le cœur, l’esprit, le goût bon, enfin je trouve à qui parler; et cela n’est pas commun. Je n’ai pas besoin et n’attends pas le renouvellement d’année pour vous souhaiter du bien, à vous et à tout ce qui vous intéresse, c’est à tous les instants de ma vie; et si vous êtes heureux autant que vous le méritez , certainement vous ne serez pas à plaindre. »
Il termine par des compliments, et, avant de fermer sa lettre, il ajoute ce post-scriptum :
« A l’instant, je viens de lire le Journal de Paris, les désastres affreux que vous venez d’éprouver par le débordement de la Loire et la débâcle des glaces; cela fait frémir, et me cause des inquiétudes à votre sujet; ne souffrez-vous pas d’une façon ou d’autre de ce fâcheux événement? J’en suis inquiet , et vous me ferez grand plaisir de me rassurer le plus tôt possible sur ce qui vous concerne, y prenant le plus vif intérêt. »
Au moment de quitter cet homme avec lequel nous venons de vivre si longtemps, près d’arriver au terme de son existence et au terme de notre étude, il est doux de voir qu’en lui le cœur n’a pas vieilli. Celui qui sut exprimer toutes les horreurs des désastres des éléments savait aussi s’apitoyer sur leurs victimes.