UGEMENT SUR JOSEPH VERNET
sa gloire y a perdu tous ses rayons, et de l’admiration dont l’avait saturé son siècle, le nôtre garde à peine un sentiment de tolérance archéologique.
C’est le destin. Ne nous en plaignons pas. Il faut que l’art épouse successivement toutes les formes du beau, et, pour les aimer tour à tour jusqu’à les rendre fécondes, il faut qu’il sacrifie l’épouse de la veille à l’épouse du lendemain. Mais la critique ne saurait le suivre dans ses infidélités, pas plus que dans ses adorations, et pendant qu’elle parcourt avec lui les cercles elliptiques qui flottent autour de l’éternelle beauté, son devoir est de ne perdre de vue aucun des points du parcours. Plus élevée, plus généreuse et plus sage, il faut qu’elle guide l’opinion, en la ramenant parfois sur ses pas pour la contraindre à se déjuger elle-même.
Certes ceux qui ne voient rien au-dessus du paysage historique auraient tort de chercher dans Joseph Vernet un de leurs adeptes. Le peu qu’il en a essayé montre assez son impuissance en ce genre. Il suffit de jeter les yeux sur les deux estampes gravées par Tilliard, Agar et Jonas, pour comprendre combien le génie de Yernet répugnait au travestissement historique de la nature. De Jonas il n’a su faire qu’un modèle à barbe, assez sottement étonné, et A’ Agar qu’une figurante d’opéra en déshabillé galant. Il n’eût pas moins répugné à ces procédés de tortionnaire qui, éliminant tout ce qui charme, réduisent l’arbre, le rocher, le nuage, le terrain, à n’être plus que des figures géométriques soudées entre elles par un rigorisme implacable. Non, son arbre s’élance libre et gai dans l’azur du ciel, ses nuages y flottent légers et souples, ses rochers se couronnent d’herbes folles, et ses terrains sourient sous le gazon.
L’aurait-on vu suivre dans leurs rêveries ces poètes lunaires, ou lunatiques, pour lesquels la forme devient un fantôme, l’air une vapeur, la couleur une ombre?