JUGEMENT SUR JOSEPH VERNET
Non , il sait regarder le soleil en face , et dans chaque objet éclairé il observe la décomposition de la lumière, il donne à l’air la solidité d’aspect dont le revêt chaque heure du jour et de la nuit; il saisit avec justesse les modifications de la forme, il les arrête avec précision, en un mot, il dessine : jusque sur la surface mouvante de la mer il accuse des plans, et ses vagues, sans ressembler à des copeaux échappés d’une varlope, ont une netteté de contours qui permet au graveur de les reproduire. Mais ne croyez pas qu’il se contente d’une imitation matérielle. Loin de lui ces adorateurs serviles du fait accompli, adroits copistes du morceau, aveugles volontaires hors d’un certain lieu et d’un certain moment, uniquement préoccupés de sensibiliser leur toile à l’égal d’une plaque daguerrienne, afin que la nature s’y montre dans sa vérité brutale et sotte, aussi inerte, aussi figée que par l’elTet du collodion. Non, chez Vernet tout s’anime, tout se meut. Le nuage marche, l’eau se soulève, le soleil se retire et l’ombre s’avance, l’arbre pousse ses rameaux, la terre entière respire. Tout vit de sa vie propre, et tout participe à la vie générale. Bien plus, il a compris que cette vie n’est que l’éternelle jeunesse d’un monde qui se renouvelle sans vieillir. Il ne peint pas la nature de son année et de son endroit, il peint la nature de tous les pays et de tous les temps.
Cette large et haute intelligence du vrai est le premier caractère qui me frappe dans le talent de Joseph Vernet. Serait-il donc nécessaire de voir terre à terre, pour voir juste? Ne faut-il pas au contraire que la pensée de l’homme s’élève au-dessus du petit coin qu’il lhabite? L’imagination n’est-elle pas la faculté mère de l’artiste? Peut-il la laisser sommeiller, ou plutôt ne doit41 pas l’ouvrir à toutes les impressions qu’elle recevra des natures les plus diverses? L’impression ! Parcourez l’œuvre entier de Vernet. Vous la retrouverez partout vive et