‹ Joseph Vernet et la peinture au XVIIIe siècleChapitre 157 sur 232 · LA MÉMOIRE DE L'ŒIL · texte numérisé non relu

LA MÉMOIRE DE L'ŒIL

franche. Ici une matinée fraîche, là un soir vaporeux, le charme velouté des nuits et l’éclat du soleil de midi, et la mer, cette mer toujours changeante, cette mer insaisissable, qui ne donne que des impressions fugitives; s’il a su la peindre tant de fois, sous tant d’aspects, avec une telle variété d’allures, c’est que des impressions successives, multiples, en avaient fixé dans son âme les traits les plus délicats. Seulement de ces impressions partielles il savait se former une impression générale, une dominante, comme dirait un musicien. Or, si le détail est le triomphe de l’impuissance, les procédés de généralisation sont l’habitude des esprits bien trempés.

Son tort, en ce point, fut de se lier trop à sa mémoire. Chez l’artiste comme chez l’écrivain, il faut que la mémoire agisse, il ne faut pas qu’elle agisse trop. Si les impressions, si les lectures s’y entassent, ce sera bientôt un de ces amas poudreux dans lesquels se perdent les collectionneurs malhabiles. L’imagination doit sans cesse renouveler ce fonds pour l’empêcher de rancir. Joseph Vernet possédait, à un degré remarquable, un don précieux lorsqu’on en borne l’usage, la mémoire de l’œil. Ce qu’il avait vu une fois, il le revoyait toujours. C’est pourquoi, au lieu d’exécuter d’après nature des dessins complets, des études peintes poussées à un degré suffisant, il se contentait d’un croquis rapide, bien sûr que sa mémoire ferait le reste. En effet, rentré dans l’atelier, il n’avait qu’à laisser courir sa main sur la toile, les objets s’y rangeaient d’eux-mêmes; le tableau surgissait tel qu’il l’avait aperçu. Mais un jour vint où le peintre, au milieu de voyages continuels, reconnut qu’il voyait trop pour tout retenir. D’ailleurs, si son œil gardait nette et précise la forme des objets, les teintes fugitives de l’atmosphère et des eaux ne s’y réflétaient pas avec une fidélité égale. Sa mémoire était celle d’un dessinateur plutôt que d’un coloriste. Que faire alors? Peindre sur

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