‹ Joseph Vernet et la peinture au XVIIIe siècleChapitre 158 sur 232 · LA MÉMOIRE DE L’ŒIL · texte numérisé non relu

LA MÉMOIRE DE L’ŒIL

place de rapides esquisses, Vernet n’y songeait pas. 11 s’attacha à développer le don heureux dont il se servait et doubla sa mémoire d’une mnémotechnie. Un carnet de poche, qui ne le quitta plus, contenait sur la première page ce qu’il appelait l’alphabet des tons, c’està-dire une série de lettres correspondant à une série de teintes différentes. « S’il voyait au milieu des plus brillantes couleurs se lever ou se coucher le soleil, un orage s’approcher ou s’enfuir, il ouvrait ses tablettes, et, aussi promptement que l’on jette dix ou douze lettres sur le papier, il indiquait toute la gradation des tons du ciel qu’il admiroit. » C’est ainsi que Renou, qui nous a conservé le souvenir du procédé, en décrit l’usage1. On en peut voir l’application dans les dessins des Ports de France, placés aujourd’hui au Musée d’Avignon. Au premier coup d’œil, ces grandes feuilles blanches ne ressemblent guère à des dessins : un trait léger indique à peine les plans principaux, les montagnes, les arbres, la place des édifices; mais une nuée de notes, écrites en italien, s’y croisent de tous côtés et couvrent le croquis. Nous en avons reproduit une partie2. On pourra juger, en les parcourant, à quel raffinement d’expressions Vernet était obligé d’avoir recours, et quel vague laissait encore une notation en apparence si précise. Esquisse peinte ou aquarelle, une pochade quelconque eût valu cent fois mieux que cette sténographie, môme en la supposant soutenue par la mémoire la plus fidèle. Si la couleur ne satisfait pas toujours dans les tableaux de Vernet, si le ton local a parfois un aspect faux, si la mer paraît monotone, si les ciels, les arbres et les terrains laissent voir une certaine banalité de teintes, la faute en est au système d’étude première adopté par le peintre. En préférant, pour fixer ses impressions fugitives, l’u-

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