LE PITTORESQUE
nous plaisent par leurs combinaisons visibles, et non par les sentiments que leur vue éveille en nous, ces combinaisons sont bornées. De là chez l’artiste le désir de les varier pour provoquer un charme nouveau, des émotions nouvelles. De là l’habitude de considérer chaque objet isolément comme un meuble facile à déplacer, et le plaisir que l’on prend à le déplacer sans motif, afin de produire une beauté pittoresque à laquelle la nature n’a pas songé. Certes, nous ne sommes pas de ceux qui défendent de toucher à la nature. Déranger un brin d’herbe, un arbre, une montagne, n’est pas un crime à nos yeux. Que l’artiste coure libre dans la maison, qu’il entre partout et prenne son bien où il le trouve. Mais que du moins il y mette de la discrétion. N’allez pas de gaité de cœur substituer à l’ordre souverain que Dieu a établi dans son œuvre l’attrait artificiel d’un désordre plus ou moins amusant. Or, c’est un excès que Joseph Vernet ne sut pas toujours éviter. A le voir emprunter de droite et de gauche un rocher ou une cascade, jongler avec le temple de Tivoli et le vaisseau qui se brise, escamoter un arbre, d’un coup de sa baguette faire apparaître une ville ou un port, et tirer de sa palette inépuisable des torrents, des nuages, des montagnes, des Ilots, des terrasses, l’eau et le feu, l’oclair, le brouillard, le soleil, le tonnerre, on croirait assister aux leçons de son ami Cornus. Ainsi les versificateurs, avec la confidence, le récit et le songe, construisent une tragédie; ainsi la nature devient un vaste magasin offrant à qui veut prendre son bric-à-brac au rabais.
Où Vernet se relève et se fait parmi ses pairs une place à part, c’est lorsqu’on le voit aux prises avec la figure humaine. Précisément parce qu’il ne concevait pas la beauté de la nature à un degré d’élévation et de profondeur suffisant pour produire seule l’impression du beau, il fut amené à y introduire l’élément, humain qui par-
Le drame humain.
tout et toujours porte avec lui un caractère, un intérêt prédominant. D’autres artistes l’avaient fait avant Vernet, mais à un point de vue restreint, quoique plus élevé, en se servant du paysage comme d’un théâtre où se jouaient les drames les plus intéressants de l’histoire profane ou sacrée. Le fils du décorateur de chaises d’Avignon, assez ignorant de toutes ces choses, et peu susceptible d’illusion théâtrale, ne vit dans l’homme que l’habitant ordinaire du monde; il ne voulut faire exprimer au paysage que ses sentiments de tous les jours. Par là, le besoin d’activité qui le possédait trouvait une satisfaction puissante. Un arbre échevelé, une cascade qui bouillonne, les vagues en mouvement, c’étaient bien déjà des images de la vie. Mais quoi de plus vivant que l’homme? Son geste, son allure, son visage, voilà des signes vraiment expressifs, voilà le mouvement, voilà l’action même. Quoi de plus vrai aussi ? On peut nier la justesse d’un point de vue, blâmer comme faux tel ou tel objet que l’on n’aura jamais eu sous les yeux. Mais l’homme, comment le méconnaître? Vernet, plus sensible à la vérité qu’à la beauté, conservait à la figure humaine les caractères qui la rendent reconnaissable aux yeux de tous. Ce devait être, ce fut en effet pour lui un nouveau moyen de plaire, un nouveau moyen de succès. Dès les premières années de sa gloire, nous avons vu les amateurs lui demander non-seulement des paysages animés de figures, mais des portraits de paysages servant de cadre à des portraits de personnes. C’est le duc de Saint- Aignan et son excursion au Vésuve; c’est le cardinal Aquaviva et le château de Caprarola; c’est le roi de Naples et sa chasse au lac de Patria; ce sont, plus tard, M. Poulhariez, M. Bourlat de Montredon, avec le portrait de leurs femmes. Enfin, c’est la vue de Marseille offrant sur le premier plan la famille même de Joseph Vernet, et cette longue série des Ports de France où