‹ Joseph Vernet et la peinture au XVIIIe siècleChapitre 161 sur 232 · LE DRAME HUMAIN · texte numérisé non relu

LE DRAME HUMAIN

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tout est portrait, maisons et bonshommes, visages et mœurs, le ciel, la mer, les navires, les barques, les pêcheurs et leur pêche, les cavaliers et leur monture, les costumes, les marchandises, la cruche même et le tonneau.

Mais cette vérité purement superficielle allait conduire Vernet plus loin encore et plus haut. Phénomène bizarre I cet artiste, à qui l’insuffisance de sa vue ne permettait pas de voir la vérité sous son enveloppe de beauté plastique, objet principal des efforts de l’art, sut la voir sous son enveloppe de beauté morale, comme eût fait un philosophe. Les personnages humains dont il peupla ses paysages n’avaient rien à démêler avec les Vénus et les Apollon ; mais ils riaient, ils pleuraient, ils aimaient, ils maudissaient, ils souffraient, ils portaient leur cœur sur leur visage; c’étaient des pères de famille, des veuves inconsolables, des époux chéris, des amantes sensibles, tout le personnel de Greuze, employé bien avant lui dans un cadre différent. Cette introduction, nous dirions presque cette intrusion du drame humain au milieu des aspects pittoresques de la nature, c’est là l’originalité vraie de Joseph Vernet. Il l’a poussée à ses dernières limites, quelquefois même à l’excès, je n’en veux pour preuve que les descriptions emphatiques de Diderot. Mais quand il a su s’arrêter à point, il est arrivé à un résultat d’expression remarquable. Il suffira de citer les trois naufrages ou tempêtes que l’on voit au Louvre, et les estampes gravées par Binet, Flipart, Le Bas, Cousinet et Poly. Dans toutes ces scènes lamentables, la mimique humaine complète on ne peut mieux le jeu des éléments. Ce n’est pas seulement une marque d’intelligence, c’est le signe d’un grand cœur d’avoir compris, en présence des désordres de la nature, que la principale tempête n’est pas celle qui soulève les flots, mais celle qui bouleverse les profondeurs de l’âme. Que

DIFFÉRENTES MANIÈRES. dll

sont les déchirements du navire à côté des déchirements intérieurs de l’homme qui assiste au naufrage de ses affections et de ses espérances? Voilà ce que les Hollan- ' dais n’avaient pas même aperçu. Backuisen, Everdin gen, Vandevelde, ont peint des coups de vent, de gros temps, des mers en furie. Vernet seul a peint le naufrage.

Tels sont les caractères généraux du talent de Joseph Vernet. Mais tant d’aspirations diverses n’ont pu éclore à la même heure ; et l’exécution du peintre s’est nécessairement modifiée selon le sentiment qui conduisait son pinceau. Il y a donc lieu de reconnaître, au milieu de l’immense variété de ses œuvres, plusieurs manières distinctes. On peut, croyons-nous, les fixer à trois. En Italie, plus près de la nature, sous l’influence de Salvator Rosa et de Manglard, Vernet a une manière large, où la masse domine le détail, où l’harmonie résulte de sacrifices habiles, où la couleur s’enveloppe de teintes chaudes, brunes, solides, avec des oppositions sobrement ménagées. Un paysage du musée du Louvre, catalogué sous le titre menteur de Cascatelles de Tivoli , et une marine du musée d’Angers nous paraissent les types les plus caractéristiques de cette première manière.

Plus tard sa couleur s’éclaircit, l’agrément français veut des teintes plus douces, l’esprit empiète sur l’imagination, le détail prend plus d’importance, le sacrifice devient rare et l’harmonie en souffre un peu. Mais l’atmosphère a une légèreté lumineuse qui charme, et, si la peinture est plus mince, elle est aussi mieux touchée.

Les premiers tableaux peints par Vernet à son retour d’Italie marquent le début de cette manière, les Ports en sont l’apogée, elle dure jusqu’aux environs de l’année 1770. Vient alors la troisième manière, c’est-à-dire la décadence, caractérisée par la sécheresse et la lourdeur du dessin, une couleur grise qui, pour être argentine, va jusqu’à la fadeur sans éviter la crudité, une com-

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