‹ Joseph Vernet et la peinture au XVIIIe siècleChapitre 163 sur 232 · SON INFLUENCE · texte numérisé non relu

SON INFLUENCE

aujourd’hui, était une nature vraie. Les éléments qui la composent proviennent, en effet, de l’imitation directe, et la couleur surtout porte un cachet évident de réalité. Où d’autres avaient inventé, le nouveau venu se bornait à reproduire. On lui sut gré de son abnégation. On lui tint compte de ses vérités relatives, sans prendre garde aux libertés qui frappent notre goût plus délicat. D’ailleurs il représentait une nature que l’on n’avait pas sous les yeux. Il suffisait dès lors que le principal élément, le ciel, fût reconnu pour vrai. On acceptait de même tous les objets placés par sa fantaisie dans cette atmosphère lumineuse dont chacun pouvait vérifier la justesse.

Joseph Yernet eut donc une influence positive sur le goût de son temps et sur le paysage de son temps. Il ramena l’un et l’autre à la nature vraie. Le goût public répudia ces faiseurs sans vergogne qui s’inspiraient des décors d’opéra. Les paysagistes furent contraints de regarder la nature. Pendant que les imitateurs .directs se perdaient à suivre le maître dans la reproduction d’un genre convenu, ceux qui ne subirent que l’influence générale de son exemple trouvèrent chacun, à côté de lui, une voie heureuse. Tel Lantara, le vrai précurseur du paysage moderne, tel Demarne, réaliste à sa manière ; tel, avant tous, l’anglais Wilson, qui, ayant vu Vemet à l’œuvre pendant son séjour à Rome, refusa de l’imiter, mais s’éprit comme lui des charmes de la nature. Ainsi Yernet, à son insu, fournissait des armes contre lui-même. Cette majesté aujourd’hui sans descendance, prépara l’avénement de ceux qui devaient détruire son trône. Si Vernet n’avait pas prononcé dans le français du temps, c’est-à-dire dans une langue légère, galante et philosophiquement sensible, le mot de nature, on n’aurait pas su de quoi voulait parler Constable lorsqu’il vint prononcer le même mot dans son idiome sérieux et positif.

ai4 CARACTÈRE LITTÉRAIRE DE SES (ÈUVRËS.

Ce résultat du talent de Yernet, la nature mise à la mode, il faut remarquer que ni Poussin, ni Claude Lorrain n’avaient pu l’atteindre. La cause en est à la fois et dans le genre de leur talent et dans le temps où ils vécurent. Poussin ne montra de la nature que le côté héroïque, le moins apparent de tous. Claude illumina ses paysages d’un soleil inconnu aux froids habitants du Nord. Tous deux semblaient revenir du pays de l’idéal. Nul ne reconnaissait chez eux ce que l’on voit tous les jours. Yernet, au contraire, a peint la lumière commune et une nature encore reconnaissable bien qu’encore endimanchée. En second lieu, les tableaux de Poussin et de Claude passèrent de leurs mains dans des cabinets fermés au public. Ceux de Vernet, exposés tous les deux ans, captivaient l’attention et propageaient l’enthousiasme.

Mieux encore que Poussin et Claude, Joseph Yernet sut parler à son siècle la langue qu’il aimait. S’il n’eût peint que des paysages, peut être l’aurait-on méconnu. Mais il arrivait escorté de tempêtes. Conteur ingénieux des drames de la mer, il demandait des larmes. Il fut compris du premier coup. Rien de plus sensible qu’un vieux libertin. Le xviii* siècle, blasé sur la débauche, avait la fibre larmoyante. Les mêmes cœurs qui s’attendrissaient aux contes moraux de Marmontel et aux comédies de Sedaine, s’émurent doucement au spectacle des naufrages de Yernet. Il y eut des pleurs pour toutes ses victimes. Le sublime de Poussin ravissait Fénelon. Le pathétique de Yernet lui gagna Diderot.

Ainsi que nous l’avons dit, Joseph Yernet est homme, là se trouve le secret de son succès, le secret même de son génie. Artiste moins savant que bien d’autres, il ne peint pas supérieurement, mais il émeut, il charme, il séduit. Il parle peu aux sens, mais il parle à l’âme, au cœur, à l’esprit. Il n’a pas de beauté plastique, mais son

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imagination pare tout. Il n’assemble pas des tons superbes, des formes irréprochables, mais il réunit des sentiments et des idées, et c’est ainsi qu’il compose un tableau.

Par ce caractère littéraire de ses œuvres, JosephVernet se rapproche de Nicolas Poussin. Et ici, que l’on ne vienne pas crier à l’hérésie, si j’ose accoler l’un à l’autre deux noms aussi disparates. Poussin est un génie sublime, Vernet n’est qu’un génie aimable. Poussin a la profondeur d’esprit d’un philosophe, Vernet la verve d’un causeur. Mais aussi l’époque où Vernet a vécu n’a rien du siècle de Louis XIV. Supposez Poussin vivant sous Louis XVI; à qui eût-il ressemblé? Étant données les tendances prédominantes de son esprit, le goût littéraire de ses paysages, la portée morale de ses compositions, Poussin aurait été un Vernet sans défaut, doublé d’un Greuze accompli. Il existe entre ces hommes une parenté évidente de génie. On peut donc, à la condition de faire la part des temps, établir entre Poussin et Vernet une sorte de parallèle. La pensée française avait changé. L’idéal n’était plus le même. Mais enfin il se trouva un artiste qui sut faire alors ce qu’avait fait Poussin cent ans plus tôt, s’emparer de la pensée du temps et la formuler dans le paysage, s’inspirer de la nature et se créer une nature d’habitude, y mêler l’homme à un degré tel que les sentiments de l’âme humaine deviennent l’intérêt principal du tableau, et cet artiste fut Joseph Vernet.

Un autre point les rapproche. Poussin me représente au xvii® siècle le bourgeois honnête qui ne sait rien de la cour, le fils de ses œuvres sorti du peuple et arrivé à une position où il ne se confond pas avec la noblesse, mais où il s’en crée une par la puissance de sa personnalité. Comme s’il devinait que la bourgeoisie éclairée sera l’âme de la future société française, il éclaire son

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esprit aux lumières des lettres, il puise pour son cœur les lumières morales dans la religion et la philosophie. Entre la cour toujours dissolue et le peuple toujours ignorant, il est, par la droiture de ses mœurs, un exemple, par la sagesse de ses idées, une autorité, par l’indépendance de sa vie, une force. Eh bien I descendons les degrés du temps. Tel Poussin nous a apparu, tel, dans un ordre social inférieur, nous apparaît Vernet. Ce n’est plus un héros de Corneille, ce n’est plus l’Ariste de Molière, ce sera le Philosophe sans le savoir de Sedaine, ou le Père de famille de Diderot, une individualité forte sans autre point d’appui qu’elle-même, et surtout une individualité bourgeoise. L’art français, qui a eu ses peintres courtisans et ses peintres populaires, ses Lebrun et ses Lenain, ses Pierre et ses Lantara, a produit à toutes les époques de ces hommes, incarnations vivantes des tendances qui lui sont particulières.

Pour nous, qui venons de le poursuivre dans les plus menus détails de son existence, Vernet est un de ces hommes. Tel il ressort de ses propres révélations. Certes, le récit de cette vie longue et laborieuse n’a rien qui prête à l’épopée, au drame, ou au roman : point d’aventures de cape et d’épée, point d’intrigue ténébreuse, point de passion à grands ressorts, pas même la banale complainte de la misère; en un mot, pas de héros; rien que la chronique bourgeoise d’un homme de bien et d’un homme heureux. C’est là toute l’originalité de Joseph Vernet : plus d’un de ses contemporains l’aurait payée bien cher. Au milieu de la cohue du xviii* siècle, la figure de Joseph Vernet se détache pure, calme, modeste : pure à côté de Boucher et de Baudoin, les polissons de l’art; calme à côté de Greuze, le mari battu et volé ; modeste entre Natoire, l’acharné coureur de cordon, et Pierre, le plus riche des sots. Joseph Vernet a su se tenir loin des honneurs qui ne servent qu’à fagoter

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les ambitions vulgaires, loin des cupidités financières qui énervent le talent ; il a su se contenter de la médiocrité dorée, la fortune des poètes, — assez pour satisfaire les goûts, pas assez pour les blaser. Peintre, il n’a pas craint d’aimer la vérité; il n’a cassé ni bras ni jambes, il s’est borné à reproduire ce que la nature a d’attachant même dans ses horreurs. Mais surtout il a osé être un mari fidèle à l’honneur du foyer, un père plein de tendresse , ne reculant devant aucun bienfait pour élargir le cercle de sa famille, un cœur ouvert à l’amitié. Nous pouvons donc le dire, ou plutôt nous osons le répéter, de même que Benvenuto Cellini offre le type complet des instincts bohèmes de l’art italien, de même Joseph Vernet, par la tenue de son talent et de sa vie, est, avec Nicolas Poussin, à un siècle de distance, un des types les plus vrais de l’art français.

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