‹ Joseph Vernet et la peinture au XVIIIe siècleChapitre 17 sur 232 · ANECDOTES · texte numérisé non relu

ANECDOTES

péterez ce qu’ils en auront dit. » — A quelques jours de là, le jeune homme revint. On avait vu le tableau, on l’avait fort loué, on désirait l’acheter. La tailleur proposa à sa pratique un prix, le plus bas possible. Le jeune homme résista d’abord, puis il consentit à le céder contre l’habillement commandé. — Et voilà comment Joseph Vernet aurait trouvé le moyen de s’habiller de neuf, sans bourse délier, et de faire connaître ses œuvres. Le tableau vint plus tard à Paris; il a appartenu au fameux curieux Jean de Julienne; à sa mort, il se vendit près de trois mille livres.

Cet expédient picaresque n’est pas le seul que les biographes imputent à Joseph Vernet pour expliquer le commencement de sa réputation à Rome.

Ailleurs, c’est l’histoire d’un cardinal chez qui le jeune artiste, toujours à court d’argent, porte audacieusement deux de scs marines. En graissant le marteau, il se fait introduire. L’Éminence devine dans ce débutant un grand peintre et lui compte quatre louis en sus du prix qu'il demande. — El voilà comment Joseph Vernet aurait recruté des Mécènes parmi ceux qui portent la pourpre et parmi ceux qui en ont la façon.

Ailleurs enfin la scène est chez un perruquier, non moins dilettante que le tailleur. Joseph Vernet logeait dans sa maison et s’étonnait de ne le voir jamais réclamer les termes échus. Le propriétaire cependant ne bougeait de l’atelier du peintre. Un jour vient où l’on s’explique. Mons Figaro avoue qu’il laisse accumuler les termes afin de se faire payer en tableaux. Il demande la toile qui se trouve en ce moment sur le chevalet. Vernet consent, lorsqu’arrive une Éminence à qui la peinture est promise. L’artiste l’avait oublié. Les laquais vont enlever le chef-d’œuvre; mais le perruquier, se jetant à genoux, supplie qu’on le lui laisse, et le cardinal, touché de son désespoir, le lui laisse en effet. — Et voilà

de quel bois se chauffaient les propriétaires romains en l’an 4740.

De bonne foi, de telles anecdotes méritent-elles qu’on les discute? Certes, il n’est pas un artiste qui n’ait songé, au moins une fois dans sa vie , à payer ses fournisseurs en nature, c’est-à-dire en peinture. Il est plus rare de voir cette idée venir du créancier lui-même. On aperçoit donc au fond de ces histoires un principe de vérité. Mais comment démêler ce qu’y ont ajouté les bavardages des contemporains, les amplifications des biographes, les nécessités de la mise en scène? La première anecdote a pour elle l’autorité de Diderot. Le deux autres sont tirées d’une lettre de M. Pitra, administrateur de la ville de Paris, publiée dans la correspondance littéraire de Grimm quelques mois après la mort de Joseph Yernet. M. Pitra prétendait avoir connu le peintre et tenir de sa bouche les détails qu’il donne sur sa vie. Mais les dires de M. Pitra sont sujets à caution. Selon lui, Joseph Vernet serait parti d’Avignon pour l’Italie à l’âge de quinze ans et demi. Or, nous savons qu’en 1732 il était à Aix, et les lettres du P. Fouque prouvent qu’il n’arriva à Rome qu’en 4734, c’est-à-dire à vingt ans. Il est donc permis de se défier de la mémoire de M. Pitra et de ses anecdotes.

Les Livres de Raison de Joseph Vernet fournissent sur ses premiers travaux à Rome des détails bien autrement certains et d’un intérêt aussi vif. C’est en 1733, un an après son arrivée, que le jeune peintre, qui déjà avait conscience de sa valeur, commença à dresser la liste des tableaux qui lui étaient demandés, et cette liste ne s’arrête qu’en 1788, un an avant sa mort. Aucun artiste, on en conviendra, n’a laissé un document auto-biographique d’une importance égale. Non-seulçmenl le talent de Joseph Yernet s’y montre dans le déshabillé de l’atelier, avec les incertitudes de ses débuts, les modifications apportées par l’âge, les défaillances de la vieillesse; mais,

iC, LE LIVRE DE VÉRITÉ.

parallèlement à l’hisloire du peintre, s’y déroule celle de ses contemporains. On les voit apparaître un à un, à mesure que le goût des «arts, le caprice ou la mode les amène chez lui. Comme sur les verres d’une lanterne magique, on voit défiler sur ces pages, procession brillante et non interrompue , les bourgeois et les princes , les grandes dames et les petits abbés, les cardinaux et les marquises, les ducs et les financiers, les amateurs et les marchands, les lords anglais , les barons allemands , les seigneurs russes et suédois , les rois mômes et les empereurs ; en un mot, tout ce qui, dans ce xvme siècle si éclairé et si frivole, a aimé ou feint d’aimer les productions de l’art et a su les payer à leuf prix.

.En tôte du cortège on est heureux de rencontrer des Français, et plus encore des compatriotes du peintre. Les premiers noms inscrits aux Commandes et aux Reçus sont ceux de M. Pusque de l’Estagnol , gentilhomme avignonnais; de M. Guasquet, riche propriétaire au terroir du Pontet, près d’Avignon, et du comte de Quinson. Les deux premières commandes, envoyées par lettres, marquent une sollicitude touchante pour l’absent. Quant au comte de Quinson, Joseph Vernet eut le bonheur de le posséder à Rome à celle époque. Ensemble ils parcoururent une partie de l’Italie, et, malgré l’inégalité des rangs, entre le noble comte et l’artiste encore pauvre et obscur, se forma une étroite liaison. M. le marquis de Montlaur, un des descendants de la famille de Quinson, a eu longtemps entre les mains des lettres de Joseph Vernet, adressées h son aïeul. Ecrites moitié en italien, moité en français, elles rendaient compte des affaires du peintre, de ses études, de ses travaux, de ses promenades, et quelquefois aussi des événements publics. Dans l’une, il racontait, en style pittoresque, le conclave de 1740 et l’élection du pape Benoît XIV. Si cette correspondance a disparu, plusieurs ouvrages de Joseph Vernet se conser-

vent encore à l’hôtel de Montlaur, entre autres les deux tableaux sur toile d’empereur, inscrits en tête des Reçus , que M. de Quinson paya 120 écus romains, c’est-à-dire 600 livres.

Jusqu’en 1710, les travaux de Joseph Vcrnet ne furent que des travaux de second ordre, et il ne pouvait en être autrement. Il faisait alors, au dire de Mariette, un grand nombre de dessins qu’il vendait mal. Dans son désir d’étudier, il copiait les antiques. En 1737, il exécuta pour le major Sturler un dessin de la Flore du palais Farnèse. En 1738, le P. Fouque, nous l’avons vu, voulait lui arracher le dessin du Beau Centaure. I)e ces études ingrates, Joseph Vernet retira un bien grand fruit, l’avantage de dessiner les figures comme pas un paysagiste n’a su le foire. Il eut alors, sans doute , de mauvais jours à traverser. Son pôre envoyait bien quelque argent; les protecteurs déguisaient leurs secours sous une commande de complaisance, faibles ressources pour suffire aux études , peut-être aussi aux plaisirs , et surtout aux voyages et aux maladies. Car, sous le ciel de Rome, paysage et fièvre se donnent volontiers la main. Quant au travail, il rendait bien peu. En t738, un Anglais payait cent écus'trois tableaux de marines. Mais si Joseph Vernet a eu, comme tous les vrais artistes , à lutter contre la gêne et les ténèbres, la lutte pour lui ne fut pas longue. Dès 1739, l’horizon s’éclaircit. A vingt-cinq ans, le jeune peintre a pour client un ambassadeur.

Le duc de Saint-Aignan allait quitter l’ambassade de Rome pour le gouvernement de Bourgogne. C’était, on le sait, un parfait grand seigneur, « l’homme du monde le plus charmé de trouver occasion de faire quelque grande dépense brillante, » ainsi s’exprime le président de Brosses. « Je lui ai ouï souhaiter, ajoute-t-il, qu’il y eût en France une charge de surintendant des fêtes publiques et d’en être revêtu. 11 est vrai qu’il les entend et les exécute d’un

goût merveilleux. » Déjà il avait employé Joseph Vernet à peindre dans son palais trois dessus de porte. Il en commanda un quatrième, un Clair de lune , complément des quatre parties du jour, plus six dessins à l’encre de chine, et deux tableaux destinés à conserver le souvenir de scs magnificences. C’était son arrivée à Civita-Vecchia, lorsqu’il vint prendre possession de l’ambassade, en 1731, et l’audience publique au Monte-Cavallo , c’est-à-dire la carrossée solennelle qui accompagnait le nouvel ambassadeur au palais du Quirinal pour y être reçu par le Pape. De toul temps, ces représentations ont fourni matière à des peintures ou à des estampes, et la plupart des artistes venus à Rome s’y sont employés. Le cardinal de Polignac venait de les remettre à la mode en faisant peindre par Pannini les réjouissances célébrées à ses frais en 1729 pour la naissance du Dauphin1. Le duc de Saint- Aignan joignit de plus à ces souvenirs solennels deux souvenirs plus intimes, l’Ascension du cône du Vésuve et la Visite du cratère avec sa famille et sa suite pendant un récent voyage à Naples.

L’importance d’une telle commande a de quoi étonner. Elle prouve combien fut rapide, instantané, le succès de Joseph Vernet à Rome. Elle prouve aussi que l’honneur de ce succès ne revient pas seulement aux Éminences italiennes, comme le voudraient les Anas. Le prix des tableaux commandés par l’ambassadeur de France devait être réglé par le directeur de l’Académie de France à Rome. Tout se passe entre Français.

Les premiers noms qui suivent celui du duc de Saint- Aignan sont aussi des noms français : le duc de Crillon, un noble du Comtat; le marquis de Villeneuve, un noble de Provence ; l’abbé de Canillac, comte de Lyon et auditeur de Rote, chargé aussi de représenter la nation fran-

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