Deux de ces tableaux sont au Louvre
ambassadeurs, PEINTRES ET CARDINAUX. 29
çaise , « homme doux et poli, dit de Brosses, qui a un beau palais, et fait la meilleure chère du monde; » M. Digne, consul de la nation, « bonhomme très -officieux (c’est encore de Brosses qui parle), et mari d’une trèsdigne femme. » Ainsi, de prime-saut, Joseph Yernet se voyait accepté par tout ce qu’il y avait à Rome de maisons françaises. Les Italiens ne viennent qu’ensuite, et ce sont les artistes qui donnent le branle : Sébastien Conca, le vieux Solimène, alors âgé de quatre-vingt-cinq ans; Pa- -vesi, Placido Constanzi. Les artistes français ne restent pas en arrière. On dirait que l’Académie témoigne ses regrets de ne pas compter Joseph Yernet parmi scs pensionnaires. Pierre, Michel-Ange Slodtz commandent des tableaux d’une certaine importance. Le catalogue de la vente après décès de De Troy, directeur de l’Académie, prouve que lui-même en possédait deux , bien qu’ils ne figurent pas aux commandes. Rien de plus flatteur pour l’amour-propre d’un débutant que ce bon accueil fait à ses œuvres par ses pairs et par ses maîtres. Rien de plus propre à servir sa réputation naissante.
Aussi, dès 1740, la production ne chôme plus. Le chiffre des commandes suit une progression marquée. Six tableaux par an, puis dix, puis quinze. Et ce ne sont plus des commandes de complaisance ou des tableaux d’occasion. De véritables amateurs demandent des ouvrages du jeune peintre pour les placer à côté des productions des plus grands artistes du jour, à côté même des œuvres anciennes signées d’un nom consacré. Le comte de Merle conserva jusqu’en 1784 les deux Vues de Naples peintes pour lui en 1739. A sa vente, elles furent portées au prix de 9,300 livres. En 1741 , M. de Yillette, de passage à Rome, sentit s’allumer en lui les premiers feux d’une passion qui ne devait s’éteindre qu’avec sa vie, la passion des Yernet. La Chasse aux canards , qu’il paya alors 23 écus, a passé successivement par les mains des
plus grands amateurs de Paris. C’était une ravissante composition toute noyée d’un brouillard lumineux. On y voyait huit chasseurs occupés à poursuivre sur un lac des bandes de canards sauvages. La vapeur aérienne qui règne dans ce tableau, dit le catalogue de Remy, est si belle, que les connaisseurs la regardent comme un chefd’œuvre de l’artiste.
Le cardinal de La Rochefoucauld se piquait aussi d’aimer les arts. Il avait son portrait de la main de De Troy. C’est pour lui que ce dernier a peint l’histoire de Loth en deux tableaux. On sait que le prélat n’en accepta qu’un, l’autre lui paraissant trop gaillard. En 1746, il demanda à Joseph Yernet deux vues de rivières au bord de la mer. Une de ces compositions a été gravée par Aliamet, sous le titre mensonger de Rivage près de Tivoli. Quelques mois après, le cardinal Yalenti Gonzaga, secrétaire d’État, le plus grand personnage de Rome après le Pape, donna en quelque sorte une sanction officielle au talent de Joseph Yernet, en lui faisant peindre un Drouillard et un Incendie. Les relations du peintre français avec le Sacré-Collégc ne se bornèrent pas là. Déjà le cardinal Pozzobonelli possédait de Joseph Yernet deux petites marines. En 1745, le cardinal Aquaviva d’Aragon, chargé des affaires d’Espagne et de Naples, lui commanda, pour la reine d’Espagne, une Vue de Caprarola. Le peintre ne manqua pas de représenter sur le premier plan le cardinal et sa suite, et lui-même occupé à dessiner. C’est sans doute cette attention qui lui valût, en sus du prix payé en espèces, un cadeau de chocolat offert par Son Eminence.
Tels sont, parmi les cardinaux, les seuls dont les Livres de Raison donnent les noms à cette époque. En vain voudrait-on voir en eux, pour justifier les Anas, les véritables protecteurs de Joseph Yernet. Leurs commandes sont postérieures à celles de gens bien plus en état de servir la réputation d’un peintre. Ainsi, dès 1745, le marquis