LA SIGNORA VIRGINIA
La signora Virginia. — Un frère terrible. — Intérieur. —
Les quatre saisons.
Dix années s’étaient écoulées depuis l’arrivée de Joseph Vernet à Rome, quand un événement facile à prévoir modifia tout à coup les conditions de son existence. L’artiste expatrié trouve d’abord dans la société de ses compagnons d’étude et de plaisir comme une seconde famille qui remplace, pour un temps, la famille absente. Mais un jour vient où l’affection fraternelle ne suffit plus. Les amis se dispersent. Celui qui reste seul sent alors le vide l’envahir. Désabusé des sentiments passagers, il cherche autour de lui une affection plus sûre, une société plus durable, plus intime et plus douce.
En 1744, Joseph Vernet avait trente ans. Dans une de ses tournées de paysagiste, le long des côtes de la mer, il s’était rencontré, à Nettuno ou h Ostic, avec la petite escadre pontificale. Le capitaine Parker, qui la commandait, accueillit le peintre à son bord, le fôta comme un confrère habitué à lutter contre le môme élément, et mit tout en œuvre pour le régaler d’une tempête. C’était un Irlandais descendant de la famille de l’archevêque de Cantorbéry : persécuté dans sa foi, il était venu consacrer au service du Pape une épée inutile à sa patrie. La bonne humeur de Vernet le charma : sa gaieté communicative suffisait à animer toute l’escadre. Aussi, quelque temps après, M. Parker, de retour à Rome, courut h l’atelier de l’artiste, sous prétexte de lui demander un petit tableau. Joseph Vernet rendit la visite, et bientôt il prit plaisir à la renouveler; car une belle jeune fille égayait de son sourire l’intérieur de la famille Parker. Satisfait jusqu’alors
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des jouissances de son art et de l’amitié de scs camarades, Joseph Vernet sentit naître en son cœur un tendre sentiment. Tl offrit à la belle Virginia de partager l’honneur d’un nom déjà célèbre, et il fut agréé. L’époque de son mariage ne nous est connue que par induction. Quelques notes du Journal la déterminent d’une façon approximative. Le 25 juillet 1745, s’ouvre chez le marchand de bonbons un compte de gâteaux, de biscotins de dames, de sorbets, de thé, de café, de chocolat. Qu’est-ce que cette débauche de friandises, sinon les soins obligés d’un prétendant qui fait sa cour? Quatre mois après, voici en effet la lettre de faire part : « Il signor Giuseppe il barrière a principiatoa farmi la barba il primo Xbre 1745, « et a accommodare li eapelli a la signora Virginia, et il « prezzo e stato accordato a quindici pavoli il mese tra «tutti dui *. » Jusqu’en novembre 1745, Joseph Vernet a payé son barbier pour lui tout seul. Ce n’est qu’en décembre qu’il ajoute ce tra tutti dui, qui en dit bien long.
Après la vie nomade qu’avait menée Joseph Vernet à la poursuite du pittoresque italien, le mariage venait heureusement le fixer à l’heure même où le progrès de son talent et l’empressement des amateurs lui imposaient une existence sédentaire. Toutefois, il voulut dire adieu à sa jeunesse par un dernier voyage. Aussitôt unis, les deux époux prirent la route de Naples. Le Journal n’a gardé aucune trace de cet épisode de la vie de Joseph Vernet. On peut facilement suppléer à son silence. Toutes les lunes de miel se ressemblent. Le peintre montrait à sa femme un pays qu’il savait pour ainsi dire par cœur. Déjà plusieurs fois il l’avait parcouru, en 1735, en 1731), en 17-42. 11 en avait dessiné les plus beaux sites et les plus beaux monuments. Il pouvait en faire les honneurs en
i . M. Joseph, le barbier, a commencé le 1” décembre 1745 à me faire la barbe et à accommoder les cheveux de madame, et le prix a été fixé à quinze pauls par mois pour tous les deux.