‹ Joseph Vernet et la peinture au XVIIIe siècleChapitre 25 sur 232 · LE PORTRAIT DU PEINTRE · texte numérisé non relu

LE PORTRAIT DU PEINTRE

une douce harmonie. Aussi, de môme que Vernet avait un clavecin chez lui, Pergolèse avait pour son ami un chevalet et des couleurs ; et, chaque fois qu’ils se revoyaient, avec l’union de leurs cœurs se renouvelait l’alliance féconde des deux arts, la peinture et la musique. Le Stabat, exécuté d’abord entre les murs d’un petit couvent où Pergolèse avait une sœur religieuse, serait-il jamais arrivé .au succès, si Vernet, réunissant chez lui des dilettanti , n’avait fait entendre une seconde fois ce chef-d’œuvre dont son enthousiasme leur révélait les beautés?

L’âme enthousiaste de Joseph Vernet se peint sur sa physionomie. En 1746, il a trente-deux ans. D’une taille moyenne et bien prise, le visage ouvert, la bouche souriante, l’œil noir et brillant; ses traits, un peu communs, trahissent son origine plébéienne; son teint hâlé témoigne des longues journées qu’il a passées au bord de la mer. Il raconte avec feu les impressions ressenties au contact de la nature; il en a tous les objets, toutes les scènes présentes à l’esprit. Son langage imagé, où l’italien se confond avec le français, où parfois môme le patois comtadin vient môler ses expressions pittoresques, vous fait assister au lever du soleil ou à son coucher, aux orages, aux tempêtes, à tous les spectacles familiers à son pinceau et à son œil ; car il a ce don précieux que l’on nomme la mémoire de l’œil. Ce qu’il a vu une fois, il ne l’oublie jamais. Les moindres détails du paysage le plus complexe, conservés sur sa rétine comme sur le miroir d’une chambre obscure, ne peuvent plus s’effacer. Il les retrouve à point nommé aussi nets, aussi précis, aussi vivants que s’il les possédait de la veille.

C’est un homme sympathique à première vue. Une vivacité méridionale anime ses traits, ses gestes, ses mouvements. Dans toute sa personne se reflète la mobilité de son caractère. Tout à l’heure il pleurait en vous parlant de Pergolèse; le voilà maintenant qui rit aux éclats en

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racontant avec une verve folle quelque pantalonnade na- \ politaine. Il décrivait de la façon la plus pathétique les \ effets de la tempête, l’effroi des passagers, les efforts désespérés des matelots, la douleur des pauvres mères à la vue du navire prêt à périr. Il s'interrompt pour vous donner la recette du bon chocolat ; puis, prenant entre ses bras son poupon, if fait à plaisir le papa gâteau. Qu’une Éminence entre chez lui, il devient homme du meilleur monde. Il reçoit les lords anglais en parfait gentilhomme. Mais si quelque Marseillais, tout frais débarqué de la Cannebière, montre à la porte sa face épanouie, adieu les pinceaux, et vive la faconde de l’avocat Brès, un assesseur ! Aussi bien le jour baisse. Après le travail, quoi de mieux que d’aller voir coucher le soleil du haut des monts? On prend en passant M. Meynier, un Avignonnais depuis peu à Rome, et ses amis, MM. Roux et Dorval; on rencontre le peintre Louis Le Lorrain, on l’emmène. Le comte de Merle, un jeune amateur parisien que l’amour des beaux-arts retient dans la ville éternelle, offre galamment son bras à madame Yernet, et la bande joyeuse se dirige vers un petit bois de pins attenant au jardin d’un couvent. C’est l’endroit que ces messieurs ont loué pour leurs parties fines, un vrai vide-bouteilles meublé de quelques chaises. On y mange force merluche, arrosée de vin de Bourgogne ou de Chypre ; on y joue le pharaon ; puis l’on revient finir la soirée au parterre du théâtre Argentine. Un autre soir, on se contentera de suivre le faubourg hors de la porte du Peuple, jusqu’au Ponte-Molle : on passera le pont pour se rafraîchir dans cette osterie, bien connue des artistes, que Yernet désigne seulement par le nom du vin qui s’y débite, Al vino d’Orvieto. Après deux ou trois fiasques, on rentrera en ville, et l’on soupera chez M. Guillaume, le traiteur en renom.

Ainsi se passe le carnaval. La société romaine, où l’élément bourgeois n’existe pas, a toujours laissé vivre en

dehors d’elle les étrangers. Libre à eux de se créer une société à leur guise. Aussi les artistes de môme nation se groupent ensemble, et chaque groupe forme dans la cité romaine comme une petite ville. Pour les Français, l’Académie est le grand centre : c’est là que Joseph Vernet a trouvé ses meilleurs amis, l’architecte Soufflot, son contemporain, admis au nombre des pensionnaires par une faveur que lui-même n’a pu obtenir, et le peintre Yien, plus jeune de deux ans, talent sage et modeste, que sa droiture et son amour sincère du vrai ont rapproché du peintre des tempêtes. Là aussi, il a rencontré les frères Challc, l’un peintre, l’autre sculpteur, tous deux envoyés à Rome avec la pension du roi, et Boudard, grand-prix en 1732, à la fois sculpteur, peintre et graveur à l’eauforte, qui devint sculpteur ordinaire du duc de Parme.

Mais tous les amis de Joseph Vernet ne sont pas à l’Académie. L’architecte avignonnais, François Franque, un autre protégé du marquis de Caumont, a essayé en vain d’en forcer les portes par l’entremise du Père Fouque. Comme Vernet, il a échoué devant un règlement plus docile pour d’autres. Entre les deux compatriotes, s’est formée une liaison qui se continuera plus tard en France. Subleyras, méridional aussi, pensionnaire de l’Académie en 1728, et, depuis ce temps, bourgeois de Rome, a ouvert sa maison à Joseph Vernet. Ils se connaissent de longue date. C’est le comte de Quinson, avec lequel Subleyras est en correspondance, qui lui a présenté, il y a bientôt douze ans, son jeune protégé, et celui-ci n’a eu garde de manquer à une amitié si précieuse; car chez Subleyras, Joseph Vernet rencontre, à côté d’un peintre sérieux et savant, une société choisie que préside une femme aimable, miniaturiste habile, la fdle du musicien Tibaldi. Subleyras l’a épousée en 1739, pendant que Trémollière épousait sa sœur. Dans cette maison s’écoulent douces et faciles les soirées d’hiver,

entre le jeu, les causeries d’art ou d’amitié, et la musique.

Viennent les beaux jours, on prend la clé des champs. C’est le temps des longues promenades. Il faut remplir les portefeuilles qu’ont vidés les travaux de l’hiver. Modèle complaisant, la nature attend l’artiste, et ne se lasse pas de poser devant lui, en lui olfrant toujours de nouvelles beautés. La chaleur rend la ville inhabitable. Devant la fièvre qui arrive à grands pas, toute la maisonnée se sauve â Tivoli, le pays de prédilection de Joseph Vernet. lit, pendant que les enfants jouent sur la terrasse du temple de la Sibylle, et que leur mère prend le frais à l’abri de la colonnade, le peintre descend par le sentier qu’il a tracé lui-mème jusqu’au fond de la grotte de Nettuno. Il explore en tous sens le vallon humide, copiant sans relâche les détails de ce pittoresque paysage, et l’aqueduc, et les fabriques, et les cascades, et les cascatelles, et la villa de Mécène... Un jour qu'il cherchait un motif inédit, il aperçut un jeune artiste occupé à peindre une élude. Il s’approcha; et, comme il ne put retenir un mot d’éloge, le jeune homme, à son tour, dit merci. Ü bonheur! l’accent a trahi un compatriote. Bien vite il eut raconté son histoire. Né â Carpentras, il avait reçu à Avignon les leçons de ce frère Imbert, peintre distingué qui cloîtra son talent dans une Chartreuse, et maintenant il venait à Rome suivre les leçons de Subleyras; car il se destinait à la peinture d’histoire. Son étude cependant révélait une véritable aptitude pour le paysage. Joseph Vernet lui conseilla de s’y consacrer; il lui cita son exemple. Duplessis, car c’était lui, n’eut pas le courage de le suivre, tant le paysage, à cette époque, jouissait de peu de faveur. Mal lui en prit. 11 ne put aborder la peinture d’histoire, et il dut se résigner au portrait. Duplessis s’est acquis dans ce genre une réputation méritée. Mais si l’on analyse ses qualités, qui

sont un sentiment exact et fin du modèle, un goût de couleur harmonieux et sobre, une justesse d’interprétation que l’imagination ne trouble jamais aux dépens de la vérité, on reconnaîtra que ces qualités conviennent on ne peut mieux au paysagiste, ce portraitiste de la nature. Joseph Vernct l’avait bien jugé.

L’automne amène d’autres plaisirs, et surtout le plaisir de la chasse. Joseph Vernet n’y va jamais sans un ou deux amis, M. Brès, M. Meynier ou M. Houx. Souvent môme, madame Vernet est de la partie, quand il ne s’agit que de guetter le passage des étourneaux. On reste alors aux environs de Rome, dans la plaine du Téverone, près du pont Salario, dont l’osterie offre au* chasseurs sa frugale hospitalité, ou sur la route de Florence, à l’endroit où se trouve le tombeau supposé de Néron. C’est la petite chasse. D’autres fois, on suit la route de Frascali, jusqu’à la tour qui marque la moitié du chemin, Torre di mezza via. Mais la plus belle chasse est dans les marais que forme le Tibre à son embouchure, entre la ville moderne d’Ostie et les ruines de l’antique cité de Porto. Il faut alors partir de bonne heure et passer la journée tout entière.

, La journée n’est pas perdue, ni pour les chasseurs qui reviennent chargés de gibier d’eau, et quelquefois môme rapportent un sanglier, ni pour le peintre qui revoit la mer, et qui peut encore trouver plus d’un motif pittoresque sous les grands pins du parc aujourd’hui désert de Castel-Fusano.

Telle était, à Rome, la vie de Joseph Vernet ; vie heureuse s’il en fut jamais. Le travail rendu léger par la facilité de la main, la santé entretenue par les exercices du corps, l’esprit distrait par les spectacles et les promenades, la musique servant de repos à la peinture, la compagnie d’une femme charmante, une société de joyeux camarades, l’affluence des amateurs, la protection de ce que Rome comptait de plus illustre, la clientèle des

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têtes couronnées, des succès toujours croissants, une fortune qui s’augmentait chaque jour, certes, peu d’artistes avaient trouvé à Rome plus d’éléments de bonheur. Avec un plus grand génie, Poussin et Claude Lorrain eurent à passer par d’autres luttes et d’autres déboires, avant d’arriver à l’aisance bourgeoise dont Joseph Vernet jouissait à trente-deux ans.

Messieurs les Anglais... — Vernet partout. — Salons de 1746, 1747, 1748.

Pompadour et C1'.

La naissance de Livio et celle d’Horace, qui suivit de près, en augmentant les charges de J. Vernet, lui imposaient une recrudescence de travail. Il ne s’agissait plus pour lui d’une gloire personnelle à acquérir. Il fallait assurer l’avenir d’une femme et de deux enfants. Le courage du peintre se retrempa dans le cœur du père de famille. L’amour paternel doubla la fécondité de son esprit et l’agilité de sa main.

Aussi bien la Providence semble prendre plaisir à lui rendre faciles ses nouveaux devoirs. Les amateurs affluent de toutes parts. Le nom de Vernet est populaire à Londres. Pas un gentleman partant pour le continent qui n’inscrive sur ses tablettes: «A Rome, acheter un tableau de Vernet.» Et une fois à Rome , comment s’en tenir un tableau? Il en faut au moins deux, le Calme et la Tempête. La plupart complètent les quatre parties du jour. Quelques-uns poussent jusqu’à la demi-douzaine. Ce ne sont plus des touristes vulgaires ou des amateurs de hasard. Les noms les plus illustres de l’Angleterre se donnent rendez-vous sur le Livre de Vérité. Avant d’aller découvrir Balbek et Palmyre, Robert Wood, le célèbre voyageur, laisse à J. Vernet, avec une commande de quatre

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tableaux, un autographe en belle anglaise. Puis voici deux Hamilton. Le premier, désigné simplement par un nom de fantaisie, M. Amilton, paraît être le peintre écossais Gavin Hamilton, de qui Dallaway a osé dire : « Comme peintre d’histoire il n’était pas moins classique que le Poussin; il avait un coloris plus pur et des attitudes plus gracieuses. » Le second, milord Milton, n’est autre que sir William Hamilton, frère de lait de George 1Y. Les quatre tableaux qu’il demanda à J. Vcrnet en 1732 témoignent de son goût précoce pour les beaux-arts. Il n’avait alors que vingt et un ans, et préludait à peine aux excentricités souvent peu honorables de sa folle existence.

A côté de ces personnages grimace la figure de M. Gabriel Mathias, peintre anglais, intrépide acheteur des œuvres de J. Vernet. Pendant quatre ans, toujours à l’affût, faisant main basse sur les menus tableautins qu’il paye 23 écus la paire, il procure des commandes, il expédie à Londres, il a toujours en poche quelque ami friand de marines, et, quand à son tour il part pour l’Angleterre, il emporte, avec une cargaison de tableaux, une note des prix courants. A ces procédés, aussi bien qu’à son nom, qui ne renconnaitrait le fils d’Israël, l’inévitable Mardochée? Du reste il paye comptant, et en partant il laisse son adresse, afin qu’on tire sur lui. Ses commandes sont brèves. Elles indiquent les dimensions du tableau et le prix, toujours bas : « Le reste à ma fanthesie, » ajoute la plume fantaisiste de Vernet, — « la grande cascade de Tivoli, ou autre dans le même goust; » — «une tempête bien horrible, ou un soleil couchant bien chaud; » — ou encore des «cascades avec des eaux troubles, des rochers, troncs d’arbres et un pais affreux et sauvage. » 11 en veut pour son argent, sans compter les Matins et les Soirs qui complètent l’assortiment.

Les vrais amateurs procèdent d’une façon bien différente. Plus d’un n’a dicté sa commande qu’après avoir

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causé avec l’artiste et l’avoir entendu décrire, dans son langage aussi coloré que sa peinture, les jeux singuliers de la lumière, les effets piquants, les motifs pittoresques qui l’ont frappé. — « Pour mylord Saint-Jean deux marines représentant l’une un brouillard, et l’autre un clair de lune avec deux vaisseaux de guerre, un vu par le liane et l’autre par la poupe, à l’encre dans un port, avec les voiles ployées ; et que la lumière donne dessus de façon qu’on les voye distinctement. Plus un incendie de nuit. » Le chevalier Lowther précise ses intentions avec plus de

minutie encore : « un clair de lune avec quelque

rocher percé et quelque feu, l’autre une tempête avec une grande montagne dans le fond, obscurcie par l’ombre d’un nuage, les deux autres deux paysages avec quelque vue d’après nature, une prise à Tivoli où l’on vois les cascatelles et le palais de Mecenas, et l’autre une vue de l’Arricia, où l’on vois une partie de l’église du Bernin...» — Parfois ces programmes de tableaux deviennent des tableaux véritables. — « Pour M. Bouverie six tableaux... un doit représenter un soleil levant par un beau temps clair, avec un vent frais et la mer un peu agitée; un autre, un couchant avec des effets de lumière singuliers et l’arc-en-ciel dans le fond ; l’autre, une tempête des plus horribles; l’autre un clair de lune avec quelques feux sur le rivage ; ce qui pourra faire les quatre parties du jour;... les deux autres seront deux paysages avec des cascades, rochers, troncs d’arbres, quelques ruines, et des figures dans le goust de Salvator Bosa... » M. Tilson ne se montre pas moins friand que M. Bouverie. En 1746, il débute par un brouillard en marine et les cascatelles de Tivoli. Deux ans après, — l’appétit vient en mangeant, — il lui faut une tempête des plus affreuses, et un calme. En 1731 on le voit reparaître, et cette fois encore il demande deux tableaux, l’un avec de l’architecture, des eaux, des arbres; l’autre représentant

VtHNfcT PARTOUT.

un incendie. De môme le chevalier Fcathertson Haugh, après avoir, en 1751, commandé quatre tableaux à 100 écus la pièce, revient à la charge l’année suivante et complète aussi la demi-douzaine.

La plupart de ces commandes ramènent les mômes sujets. Les cascades et les cascatelles s’y montrent en majorité. Salvator llosa n’a pas cessé d’être à la mode. Il semble que les amateurs anglais ne veulent voir dans J. Vernet que le continuateur habile, sinon l’imitateur du fougueux Napolitain. Ils méconnaissent son individualité et oublient qu’il a inventé l’art de peindre les tempêtes. En somme, les tableaux exécutés pour l’Angleterre pendant cette période de six ans, 1746-1752, s’élèvent à près de quatre-vingts. Soixante-quatorze seulement portent l’indication du prix auquel ils furent payés, et, bien que ce prix soit très-modéré, pour ne pas dire bas, ils forment un total de 31,397 livres.

C’est la plus belle période de la vie de J. Vernet. Sa réputation a forcé les barrières. Recherché à Londres, aimé à Paris, connu partout, il voit ses tableaux porter jusque sous le ciel du Nord la gloire de son nom sur un rayon du soleil d’Italie. La Hollande veut saluer cet héritier de Backuisen et de Vander Néer. M. Haslard, gentilhomme hollandais, emporte six tableaux de Vernet, des marines et des vues de Rome. La Suède meurt de froid au fond de ses forêts, six tableaux de Vernet lui révéleront les joies d’un climat plus doux, — quatre pourM. Aldecrantz, grand intendant des arts et des bâtiments sous Gustave III; deux pour M. Bouchardon, le frère expatrié du célèbre sculpteur, — et cette commande, datée de 1751, est précieuse en ce qu’elle rcctitie la date jusqu’alors présumée de la mort de Philippe Bouchardon. L’Autriche à son tour s’émeut. Tout Vienne vient admirer chez le comte d’Harach six tableaux de Vernet, improvisés en un an et payés 2.600 livres. Enfin il n’est

pas jusqu’au roi de Prusse qui ne désire avoir des tableaux de Vernet. Il charge le surintendant de ses bâtiments d’en commander deux ou trois ; le sculpteur Adam s’acquitte de la commission de son souverain d’adoption en choisissant des Bains de femmes, c’est-à-dire des baigneuses livrant leurs charmes nus aux caresses de la vague, à l’abri de grands rochers, ou dans une rivière à l’ombre des peupliers palpitants sous la brise ! Quel régal pour le grand Frédéric !

Au milieu de cet applaudissement universel la France n’est pas en reste. Les tableaux de Vernet, exposés pour la première fois au salon de 1740, obtinrent d’emblée un succès d’enthousiasme. Le fait est rare et vaut la peine qu’on le relève. Ce peintre expatrié depuis plus de dix ans, qui n’a jamais mis le pied à Paris, y compte déjà, je le veux bien, quelques amis, mais pas assez pour lui monter un succès factice. Un petit nombre d’amateurs seulement possède de ses ouvrages. Les artistes qui l’ont connu en Italie, l’ont prôné au retour, j’en conviens, et l’ont fait agréer à l’Académie. Mais pour le public, le public éclairé, et pour l’Académie elle-même, J. Vernet est si bien un étranger que le livret du Salon le désigne sous le nom de M. Vernet de Rome, et englobe ses quatre tableaux sous le même numéro. Et cependant le critique le plus accrédité, Lafont de Saint-Yenne, le remarque à première vue, et, dans ses Réflexions sur l'état de la peinture en France , il lui consacre plusieurs pages qui ne sont que l’écho du sentiment public.

« J’aurois tort, dit-il, d’oublier les tableaux qui ont été exposés d’un de nos François à présent à Rome, qui ont charmés tous nos connoisseurs et réunis tous les suffrages. Ce sont les marines du sieur Vernet, Provençal, dont les beautés toutes nouvelles sont une conviction sensible qu’aucun genre n’est épuisé, même le plus stérile, par un homme de génie. C’est une autre nature qui se

présente à ses ieux. Ce grand spectacle de la mer, dont aucune personne de sentiment ne sauroit soutenir le premier regard sans un saisissement d’admiration muette, ses bâtiments, scs rochers, ses rivages, ses lointains merveilleux et si variés, les orages, tout se montre à des yeux savamment spectateurs sous de nouveaux aspects. Tout paroît neuf dans ses productions par le charme d’un pin- ^ ceau original quoique imitateur. Les effets d’un soleil éclipsé de brouillards, d’affreuses tempêtes, les horreurs d’un naufrage, objets d’épouvante, et dont la réalité fait frémir d’effroi, attachent avidement nos regards dans les tableaux du sieur Yernet par la force de la vérité et le charme de l’imitation. Le public a trouvé sa manière dans un bon ton, les touches de ses rochers d’une vérité neuve, leur choix excellent sans dureté ni bizarreries désagréables dans leurs formes, qui, quoique vraies chez les autres peintres, ne sont pas toujours vraisemblables. On y a cependant désiré un peu de variété dans leurs teintes, dont le ton est trop égal. L’art avec lequel il fait participer des vapeurs de cet élément les rochers, les bâtiments, les môles et tous les objets qui sont sur ia scène, aussi bien que sa perspective aérienne et nébuleuse, tout cela est d’un grand peintre, d’un phisicien habile scrutateur de la nature, dont il sait épier les moments les plus rapides et les plus singuliers avec une sagacité étonnante. On admire en lui un rival de Claude dans l’artifice et la vérité avec laquelle il saisit ce qui n’a point de prise et représente ce qui est sans couleur; c’est ce serein, cette vapeur, cette atmosphère chargée d’une humidité imperceptible. Supérieur en un point au Lorrain qui n’a pu enrichir ses beaux païsages de figures faites de sa main et qui fussent supportables. Celles au contraire du sieur Yernet sont dessinées dans un bon goût et agissent môme avec intention La scène de ses de-

vants et de ses ports est vivante, animée et variée par

différentes actions qui jettent de l’amusement où l’on ne peut mettre de l’intérêt. Je finis son éloge en lui confirmant ceux du public et l’admiration de tous nos connoisseurs délicats de ses ouvrages, qui doivent faire beaucoup d’honneur a notre nation chez les Italiens. »

L’année suivante, nouveau Salon, et l’éloge de recommencer sur nouveaux frais. Cette fois c’est l’abbé Leblanc qui prononce le panégyrique. — « Les deux marines de M. Yernet de llome sont dignes de la réputation que ses premiers ouvrages lui ont faite en ce pays-ci. Il est toujours fidèle à la nature, il la rend avec esprit, et aucun paysagiste n’a dessiné avec autant d’élégance que lui. » — On ne peut rien dire de plus juste : mais où l’abbé Leblanc se fourvoie, c’est lorsqu’il ajoute qu’un de ses paysages « est totalement dans la manière de ceux du Poussin. Il en a l’heureux choix, l’agrément et la vérité. »

En 1748 J. Yernet est passé maître, ou plutôt demidieu. — «Ce seroil peu de vous dire que ses tableaux sont admirables, écrit Baillet de Saint-Julien ; ils sont divins, c’est le non plus ultra de l’art. » — Moins hyperbolique, l’auteur des Lettres écrites de Paris à Bruxelles sur le Salon de 1748 lui rendait également justice : — «M. Yernet est excellent dans son genre. On ne désire dans l’une de ses quatre marines qu’un coup de lumière sur les figures de devant du côté droit, et un peu plus de clarté sur la mer pour détacher les figures. Les autres tableaux sont parfaits, quoique les clairs de lune soient très-difficiles à rendre... »

Ainsi mis en vedette par les Salons et par la critique, le nom de Yernet ne devint pas moins familier aux amateurs français qu’il ne l’était déjà aux Anglais. Aussi tous les touristes que la curiosité amène à Rome se hâtent d’aller visiter ce jeune artiste, entouré pour les Parisiens du prestige de l’inconnu. C’est le frère de l’archevêque de Bordeaux, le chevalier de Lussan. C’est l’ambassadeur

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