POMPADOUR ET COMPAGNIE
quasi-reine, ce marquis de Vandières ou de Marigny, le frère de madame de Pompadour. Déjà depuis cinq ans déclarée favorite, madame de Pompadour avait inauguré à la cour ce protectorat des beaux-arts qui est un des fleurons les plus honorables de son équivoque couronne. Voyant dans son frère un instrument docile et point trop mal doué pour l’emploi, elle le pourvut de la survivance du directeur et ordonnateur général des bâtiments du roi , M. de Tournehem. En attendant que le titulaire cédât la place, elle envoya en Italie le futur successeur afin de le rendre à peu près apte à la remplir, et de lui donner au moins une teinture des arts qu’il était appelé à diriger. Dans ce but on forma au jeune touriste une petite cour, destinée à lui préparer les connaissances qu’il devait acquérir. L’architecte Soufflot, le graveur Cochin, et l’abbé Leblanc, écrivain d’un goût assez pur, furent chargés de cette tutelle. C’est de leur main que l’apprenti ministre devait recevoir, comme un lait bienfaisant, ses impressions toutes faites. Au fond, François Poisson, déguisé sous ses marquisats de rechange, n’était pas plus sot qu’un autre. Son bon sens naturel lui montra ce qu’il devait voir. 11 revint d’Italie amateur d’un goût médiocre, mais assez bon administrateur.
Ce fut un voyage de fêtes et de plaisirs. A défaut de la favorite, on tenait son frère. La belle occasion pour faire sa cour! Tout ce monde d’artistes voyait dans M. de Vandières son chef immédiat, la source des faveurs, le canal des grâces royales. L’Académie le logea, le directeur donna des bals, les pensionnaires organisèrent des mascarades. J. Vernet n’eut pas à se mettre en frais, si ce n’est de talent. La caravane arrivait à lui les mains pleines. N’est-ce pas M. de Vandières qui lui apporta cette commande inscrite avec une certaine solennité en tète d’une page blanche : — « Pour le roy de France, deux tableaux ordonnez le 12 may 1750 par
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madame de Pompadour ?» Une lettre du ministre en
paniers accompagnait sans doute la commande ; c’est la marquise qui ordonnait « pour le roy; » c’est le roi qui paya pour la marquise, 2,000 livres les deux tableaux. L’abbé Leblanc s’inscrit immédiatement après pour une marine et un paysage. Quant à Cochin et à Soufflot, afin d’imiter ce bon exemple et de ne pas sortir de l’atelier les mains vides, ils décrochèrent au hasard deux petits tableaux, un paysage au premier coup et une marine de 250 livres. M. de Vandières se traita en enfant gâté : il ne prit qu’un tableau du prix de 40 écus, mais c’était un Bain de femmes.
M. de Marigny répara plus tard les dédains de M. de Vandières. Si sa visite ne laissa que 200 livres dans les mains de J. Vernet, elle fut féconde pour l’avenir. N’estce pas à cette époque, en effet, qu’il faut faire remonter la première idée des tableaux des ports de France, commandés seulement trois ans après? Cette idée n’est pas de celles qui éclosent tout d’un coup dans la tôte d’un roi ou d’un ministre. Louis XV tenait trop peu à sa marine pour désirer, môme en peinture, des ports de mer. Et quant au marquis de Marigny, je n’imagine pas qu’un beau matin, au sortir des mains de son valet de chambre, il ait pu s’écrier en se frappant le front : « Commandons à Vernet les portraits des ports de France. » Non, mais il se souvint qu’à Rome il avait témoigné au peintre de marines le regret que son genre le tînt en dehors des commandes laissées à la disposition du directeur des bâtiments. Le roi pouvait bien acheter deux ou trois paysages pour dessus de porte ou dessus de cheminées; mais comment transformer cette peinture de cabinet en peinture officielle? On en avait causé dans l’atelier de l’artiste; on avait parlé de la France. J. Vernet s’était plu à raconter l’impression ineffaçable que lui avait laissée la vue de Marseille, avec son port toujours animé,
SR RO.WPaDOUR et compagnie.
véritable entrepôt du commerce d’une nation. — « Les côtes de Provence, avait-il ajouté, égalent en pittoresque les rivages de l’Italie. » Et de Marseille on s’était transporté à Toulon où le règne précédent avait accumulé tant de merveilles ; puis on s’était dit que l’Océan a aussi ses beautés plus tragiques, plus sombres que les grâces capricieuses de la Méditerranée; et quels beaux ports ouverts au commerce de nos colonies, Bayonne, Bordeaux, Bochefort, La Rochelle ! — Bref, l’abbé Leblanc, ou tel autre, avait peut-être jeté cette parole en l’air, et sans y attacher d’importance: «Ce seroit une curieuse chose qu’une galerie offrant la peinture exacte des villes maritimes qui font la richesse du royaume, et vous seul, M. Yernct, êtes capable d’une pareille œuvre.» Aussi, lorsque, l'année d’après, J. Yernct, poussé â Paris par le soin de sa gloire et de sa fortune, vint se rappeler à la bienveillance de M. de Marigny, mis désormais par la mort de M. de Tournehem en possession de la place dont il n’avait que la survivance, le nouveau directeur n’eut qu’à se souvenir. Peut-être savait-il que Mazarin avait eu en 1660 une idée analogue. L’idée fut reprise et soumise au véritable directeur des arts et bâtiments dont M. de Marigny était l’ombre. La marquise de Pompadour vit de suite dans un tel projet un moyen d’amuser et de flatter son royal amant. Montrer au roi l’image de ses places fortes de mer, remettre sous ses yeux ses principaux ports de commerce, c’était continuer l’œuvre commune entreprise avec le peintre Yien et le graveur Guay. Comme le souvenir de ses victoires reproduites par une main amie, le spectacle de telles grandeurs devait remuer ce cœur engourdi et exalter en lui, si possible était, le sentiment de la puissance et de la richesse nationales. L’idée des tableaux des ports une fois adoptée par la marquise de Pompadour, l’exécution ne se fit pas attendre. C’est ainsi que Yernct, pour parler le