ARTISTES MARSEILLAIS
Tant que la Tempête et les Baigneuses, gravées par Balechou, resteront des chefs-d’œuvre, on se souviendra que les peintures originales appartenaient au négociant marseillais.
Ces vingt ou trente tableaux que Joseph Yernct laissa à Marseille exercèrent sur les destinées de l’art en cette ville une influence décisive. La plupart des artistes de l’Académie, qui végétaient faute d’amateurs pour la peinture d’histoire, se lancèrent résolument dans la voie ouverte devant eux. De ce nombre était Kapcllcr, un des fondateurs de cette académie, qui le choisit pour son directeur. Talent multiple, à la fois peintre et géomètre, professeur de dessin et de mécanique, il savait tout peindre, le portrait, le paysage, l’architecture, les fleurs, même les paravents. Ses paravents étaient peutêtre de bons tableaux : ses meilleurs tableaux ont un faux air de paravents. Il reste de lui des marines qui trahissent l’imitation flagrante de Yernet. David, paysagiste plus original et plus tin, dont nous ne connaissons que des dessins exécutés à la plume avec une verve pleine de charme, emprunta à Yernet cette manière facile que lui-même tenait de Salvator Hosa, et il l’implanta à l’Académie, si bien que cinquante ans plus tard Antoine Constantin, survivant attardé de l’ancienne école marseillaise, cambrait encor les arbres, entassait les rochers, tailladait les terrains et encuirassait les ligures, à l’imitation du peintre napolitain et du peintre d’Avignon. Par la recherche de l’émotion dans le paysage, par sa prédilection marquée pour les orages, les coups de vent, les torrents, les incendies, en un mot ce que l’on pourrait appeler le pathétique de la nature, Constantin a été jusqu’en 18 H le dernier représentant du genre Yernet.
Enfin l’Académie de Marseille eut l’honneur de doter Joseph Yernet d’un Sosie. Un élève qu’elle venait de
couronner, Jean Henry, d’Arles, obtint de l’illustre peintre la faveur d’ôtre, comme on dirait aujourd’hui, son rapin, c’est-à-dire de ràcler sa palette et de nettoyer ses pinceaux. Il n’avait que vingt ans. Dès lors, attaché aux pas de Joseph Yernet, il le suit partout, il le voit dessiner, il le voit peindre. A force de traîner sa boîte à couleurs et de se frotter à son portefeuille, il finit par s’approprier si complètement les procédés de composition et d’exécution du maître, qu’il mérita d’être appelé le Singe de Vernet. Ainsi le qualifie une feuille anonyme publiée à l’occasion d’une exposition de l’Académie de Marseille. Et ce titre dérisoire, ses amis même le revendiquaient pour lui en bonne part. Tant que Joseph Yernet demeura à Marseille ou aux environs, Henry, aidé de ses conseils et peut-être de sa main, se montra imitateur presque habile au point de faire illusion, témoin la Tempête, datée de 1756, que l’on voit au musée de Marseille. Mais une fois livré à lui-même, il tomba dans la dureté et la sécheresse, et ses pitoyables tableaux ne furent plus que la grimace du maître.
Revenons à l’année 1753. Joseph Vernet était depuis quelques mois à Marseille, lorsque, l’époque du Salon approchant, l’idée lui vint d’aller lui-même à Paris porter les tableaux qu’il destinait à être exposés. Il avait le désir bien légitime assurément de devenir témoin de ses succès et de jouir de sa gloire sur place. Mais, en homme bien avisé, avant de se mettre en route, il voulut se rendre compte des chances que la grande ville offrait dès lors à son ambition. Sous le titre: «Personnes que j’ay à voir à Paris, » il inscrivit, à côté de ses connaissances de Rome, les noms des hommes qu’il croyait les plus propres à le servir de leur crédit. On trouvera dans le Journal ce curieux document. C’est en apparence une simple nomenclature; au fond c’est le
miroir fidèle des amitiés de Joseph Yernet à cette époque, des protections qu’il s’est acquises, de ses espérances pour l’avenir ; c’est le coin du monde parisien auquel le rattachent en ce moment ses intérêts et ses goûts.
Un autre soin l’appelait à Paris. Agréé de l’Académie de peinture et de sculpture depuis le 6 août 1745, il allait se faire recevoir dans ce corps illustre, et portait avec lui son morceau de réception, un paysage maritime de quatre pieds de large sur trois et demi de haut, aujourd’hui placé au palais de Saint-Cloud. La réception eut lieu le 23 août. Deux jours après ouvrait le Salon. Joseph Yernet n’avait exposé jusqu’alors que deux ou trois tableaux à la fois, quatre au plus. Il voulut inaugurer son titre d’académicien par une exposition splendide. Autour du morceau de réception se groupaient cinq tableaux du cabinet Peilhon et six du cabinet de Yillette. Tempête, brouillard, soleil levant et couchant, port de mer, cascades, paysage à la Salvator ltosa, parties de plaisir sur le bord de la mer, rien n’y manquait. Le Salon de 1753 est le premier où ce talent flexible se montra dans toute sa richesse et sa variété. Aussi la critique fut à peu près unanime. Tout ce qui prit la plume pour célébrer cette exposition, une des plus belles que l’on eût encore vues, exprima en termes chaleureux son enthousiasme. On compara Joseph Yernet à Poussin, on le compara à Claude Lorrain ; quelques-uns même décidèrent qu’il surpassait ce dernier. Un plumitif du nom d’Estôve ayant hasardé une observation timide, se vit relevé de la belle manière par le fougueux Jombert, auteur de la Lettre à un amateur. De toutes ces critiques, celles de l’abbé Leblanc dut être la plus douce au cœur de Joseph Yernet. Non-seulement l’abbé le louait en français et en latin, ce qui ne gâte rien; mais après avoir fait ressortir les qualités du grand