LES TROIS VUES DE TOULON
A Toulon, autre affaire. S’agit-il de peindre une vue d’ensemble de la ville et de la rade? Il se rencontre à point nommé un capitaine de vaisseau en retraite, ou un négociant, M. Caire, ou tel autre, qui invite le peintre à venir passer un dimanche à sa bastide , située à mi-côte d’une colline d’où l’œil domine et la rade et la ville. Chacun s’y rend comme il peut , qui à pied , qui à cheval, les dames sur des ânes; le maître du logis reçoit son monde au haut du perron, et le tambourin joue la bienvenue. Les premiers arrivés ont commencé une partie de boules; les chasseurs reviennent chargés de gibier. Cependant la table se dresse sous une treille ombragée d’un mûrier : tout en dînant, Joseph Yernet pourra étudier l’admirable panorama qu’il a à peindre. Faut-il représenter le Port-Neuf, vu du parc d’artillerie? Nous y voici : tous les amis de Joseph Vernet s’y sont donné rendez-vous , tous ceux dont il nous a conservé les noms dans une longue liste sous ce titre : « Connaissances que j’ay en différents endroits... à Toulon... à Antibes... » N’est-ce pas « M. de Villeblanche, intendant de la marine, » qui lui fait les honneurs de l’arsenal, avec « M. de Laugcric, commissaire, » « M. deMoriac, commandant des troupes de terre, » et l’état-major des capitaines de vaisseau, « de Rcvez, de Rochemore, le comte de Tournon? » Les demoiselles de Joyeuse, filles du médecin des galères, s’y trouvent aussi, et, dans cet autre groupe, voici, une équerre à la main, l’ingénieur André, et « les frères la Rose , » dessinateurs recommandés par l’Itinéraire. De môme , sur le quai du Vieux-Port, le troisième tableau de Toulon, dans cet officier qui vérifie la fourniture de biscuit, qui ne reconnaîtrait « M. de l’Epine, directeur des vivres?» Le chef d’escadre «de la Clüe » surveille lui-môme l’approvisionnement de ses navires, et, plus loin, le commissaire « Devenos » préside à l’embarquement des fromages. Les autres amis de Joseph
^ 74 JOSEPn VERNET ET L’ITINÉRAIRE.
Vernet ne sont pas loin : si les quarante personnages de la liste des connaissances de Toulon pouvaient revivre, chacun se reconnaîtrait dans ces figures du premier plan, si gentiment tournées et empreintes d’un cachet tellement individuel , qu’il n’y a pas à douter qu’elles ne soient autant de portraits d’une ressemblance parfaite.
Il est curieux de comparer à ces détails imaginés par Joseph Vernet les prescriptions de l’Itinéraire. Évidemment l’Itinéraire a été rédigé par un homme de mer : il indique toujours comme sujet principal à encadrer dans la vue topographique un épisode maritime caractéristique de la localité. Au contraire, J. Vernet fait de la vue topographique le motif central du tableau, et il brode tout autour, comme une guipure élégante, les épisodes de figures ou de paysage terrestre que la localité lui fournit. L’homme de mer met en panne devant le port; du pont de son bâtiment il découvre la terre ainsi qu’un panorama; il cherche le caractère dans les bâtiments qui tiennent la mer autour de lui. Le peintre fait de la mer sa toile de fond, amène les bâtiments à quai et ne craint pas de reculer dans l’intérieur des terres pour mieux composer son tableau. Il cherche aussi le caractère local , mais il le déplace , et de maritime il le fait pittoresque. Ainsi à Marseille, « deux tableaux, dit l’Itinéraire, l’un concernant le port avec la quantité considérable de navires de toutes nations qui s’y trouvent continuellement... » Comment distinguer en peinture les bâtiments des diverses nations? Le pavillon, qui suffit au marin, est insuffisant pour le spectateur. Joseph Vernet les décharge, donne congé à l’équipage , appelle sur le quai les différentes classes de la population marseillaise, et rend avec vérité cet amas de marchandises et cette cohue de nations méridionales et levantines qui caractérise le port de Marseille. «... L’autre pour la rade, avec les isles du château d’If, de Pommegues et de Ratoneau. Outre plusieurs vais-
SALON DE 175b.
seaux, polacres el autres bâtiments arrivant dans la rade de Marseille, on doit ne pas oublier d’y mettre une grande quantité de bateaux pesehcurs. » Joseph Vernet se débarrasse des îles et des polacres : la danse au son du galoubet, le plaisir du bain, la bouillabaisse au bord de la mer, et sur un rocher le négociant armé de la longue-vue, voilà pour lui Marseille , et il a raison. De môme à Toulon, l’Itinéraire demande l’appareillage d’une escadre : le peintre répond par le pêle-mêle amusant du parc d’artillerie , et les plaisirs de la bastide remplacent la rentrée d’une escadre par un mauvais temps. Mais ici, on est lorcé de le reconnaître , Joseph Vernet a sacrifié à un épisode, d’ailleurs ravissant, un sujet dramatique bien propre à faire ressortir les qualités vigoureuses de son talent de peintre des tempêtes.
Arrivé à Toulon le 29 septembre 1754, Joseph Vernet y resta jusqu’en juin 1756, c’est-à-dire près de deux ans; mais dans l’intervalle il fit à Paris un petit voyage, du 15 juin au 5 octobre 1755. 11 est à croire qu’il tenait à présenter lui-même au roi et au public les deux vues de Marseille, celle du Port-Neuf de Toulon et celle du golfe de Bandol. Elles figurèrent au salon avec une Tempête , peinte pour le marquis de Marigny. Madame Vernet était du voyage , ainsi que Livio. Elle put prendre sa part du succès de son mari.
Ce succès fut complet, malgré l’étonnement que eau sèrent tout d’abord les tableaux des ports, tels que J. Vernet les avait conçus. La critique se fit l’écho de la surprise du public. « Il a oublié, dit l’auteur de la Lettre à un partisan du bon goût, qu’on lui a demandé des tableaux qui fussent des images grandes et exactes du local, et ce n’est pas tout à fait remplir cet objet que de nous donner des tableaux admirables où règne d’abord une terrasse fort étendue occupée par une multitude de figures, qui, étant très-bien faites, fixent l’attention et ne
laissent pas assez apercevoir les rivages, les édifices et la mer qui étoient les seuls objets qu’il falloit représenter. Je n’ai garde de dire qu’il faut peindre des ports déserts; je mécontenté de remarquer que les figures ne doivent pas s’emparer exclusivement du plus beau jour du tableau.» L’auteur de la Réponse à une lettre adressée à un partisan du bon goût ne manque pas de rétorquer cette critique : « Pourquoi vouloir que l’on peigne un port désert?... N’auriez-vous pas dû plutôt admirer l’art avec lequel le peintre a su développer les objets principaux qu’on lui demandoit, malgré les épisodes qu’il y a joints? M. Vernet avoit des vues de ports à peindre, ce n’eût été que des objets bien stériles et qui n’eussent jamais fait de beaux tableaux. Il les a décorés avec art sans perdre de vue, comme vous le dites, ces principaux objets... » Le Mercure montre mieux encore qu’il a compris l’intention de Vernet: «Vous voyez dans ces tableaux ces ouvrages admirables si utiles au commerce de la nation. Vous y voyez les habitants des quatre parties du monde réunis dans l’intérêt et le bien public agir, commercer ensemble. Le dessein de l’auteur est digne du Poussin. » Mais le meilleur commentaire des premiers tableaux des ports et de ceux qui suivirent se rencontre dans ces lignes empruntées aux Sentiments sur plusieurs des tableaux exposés celte année au grand Sallon du Louvre : — « Que de talents dans M. Vernet! Je trouve chez lui plusieurs grands artistes : la variété, le gracieux, la délicatesse de Watteau; le noble, le vigoureux, le pittoresque de Salvator Eosa. Il serait à souhaiter que les tableaux qu’il a peints pour le roi fussent gravés et accompagnés d’une description. Sur son port de Marseille et dans son Arsenal de Toulon, dont les détails sont exacts sans confusion et méthodiquement ordonnés, on apprendrait facilement des choses que bien des personnes devraient savoir et dont elles