‹ Joseph Vernet et la peinture au XVIIIe siècleChapitre 41 sur 232 · VOYAGE A PARIS · texte numérisé non relu

VOYAGE A PARIS

auroient de la peine à se faire instruire. Pourquoi, ajoute ce positiviste, pourquoi nos peintres, presque toujours préoccupés d’idées vagues, singulières, et bien souvent inutiles, ne s’asservissent-ils pas quelquefois à représenter des choses connues de nos jours, mais toujours d’un beau choix? Ils seroient précieux aux étrangers, à la postérité. On liroit dans leurs tableaux l’histoire des coutumes, des arts, des nations; ils seroient toujours intéressants, s’ils étoient vrais, parce qu’ils seroient utiles. »

On ne pouvait apprécier avec plus de justesse l’intérêt historique qui constitue aujourd’hui un des principaux mérites des tableaux des ports de France. Le vœu du critique anonyme fut entendu. Le graveur Cochin saisit au vol l’idée de transformer en estampes ces peintures devenues du premier coup si sympathiques à tous et si populaires. Il en obtint facilement le privilège de M. de Marigny, son ancien compagnon de voyage en Italie; mais, comme il s’entendait peu au paysage, il se réserva le plaisir de traduire de sa pointe légère les spirituelles figures des premiers plans; et, pour le surplus, il s’associa Le Bas, dont le burin s’était déjà exercé à reproduire lesclels et les mers de Vernet. C’est alors, il n’en faut pas douter, que furent arrêtées entre les graveurs et le peintre les conditions de cette publication. Car peu après on voit Joseph Vernet commencer à recueillir en Provence des souscriptions pour son compte; et, quant aux graveurs, comme s’ils voulaient cimenter une union dont ils supputaient d’avance les avantages, ils ne permirent pas au peintre de quitter Paris sans leur laisser de ses œuvres. Cochin prit un tableau de 200 livres, et Le Bas en commanda deux.

Ce petit séjour de trois mois et demi que Joseph Ver net fit à Paris fut fécond en résultats heureux. L’exposi tion des tableaux des ports doubla la vogue qui s’atta

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chait à ses ouvrages. Les frères de Villette, ces vieux amis, accoururent des premiers. Peilhon vint renouveler une ancienne commande négligée jusqu’alors. Quelques amateurs retardataires saisirent l’occasion de s’inscrire chez le peintre à la mode : Randon de Boisset pour deux tableaux, que l’on retrouve à sa vente; le duc de Chevreuse pour tout autant; le comte de Vence pour un seul, et pas des plus gros. Présenté à madame GeofFrin par Cochin ou Soufflot, Joseph Yernet, en attendant de devenir un des habitués des dîners du lundi, reçut de cette femme distinguée la commande d’un soleil couchant. Denis, le trésorier des bâtiments du roi, en lui comptant le prix des deux Vues de Marseille, réclama pour lui-môme un tableau de trois pieds. Et puis ce sont les amis d’autrefois qui ne veulent pas se laisser oublier de l’artiste devenu célèbre : Coustou l’aîné, le sculpteur; Guay, le graveur en pierres fines, que Vernet avait peut-être vu à Marseille avant qu’il ne quittât sa boutique de joaillier de la rue Saint-Ferréol pour venir collaborer avec madame de Pompadour à la gloire du roi Louis XY. Yialy, le fils de son ancien maître, demande deux tableaux qui ont été gravés. Enfin son frère, François Vernet, établi à Paris dès cette époque, s’inscrit sur le Livre de Vérité, à côté de Remy, le marchand d’objets d’art, qui plus tard livrera à l’encan bien des toiles de Vernet; pour le moment, il se contente de quatre dessins, tant on attache de prix à tout ce qui sort de la main du peintre des marines du roi.

Joseph Yernet était de retour à Toulon, le 5 octobre 1753. 11 y resta jusqu’au mois de juin de l’année suivante. C’est, avec le séjour qui précède son voyage à Paris, un total de près de vingt mois que Joseph Vernet passa dans cette ville. Mais il faut prélever sur ce temps l’excursion qu’il dut faire à Antibes pour y recueillir les éléments du tableau exigé par l’Itinéraire. Là encore

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le peintre prend ses coudées franches. L’Itinéraire caractérisait ce port par des pinks, des tartanes, des felouques, « de celles qui servent de paquebots pour la correspondance avec l’Italie, » et une escadre de quatre galères, « telle que celle qui y est actuellement pour passer à Gènes Madame Infante. » Joseph Yernet rejette à l’arrière-plan ce matériel flottant. Ce qui caractérise Antibes à ses yeux, c’est une terrasse ombragée de palmiers, où l’on peut fumer paresseusement en regardant la mer, pendant que les dames s’amusent à croquer des oranges que leur cueillent des paysannes coiffées du chapeau niçard. Un régiment qui entre en ville égaye de ses lazzis la rêverie du peintre.

Il semble toutefois que «l’escadre qui doit passer à Gênes Madame Infante, » ait un moment donné à Joseph Yernet la tentation d’introduire dans ce tableau d’Antibes un motif historique. On conserve au musée de Rouen un dessin à la plume, exécuté par cet habile homme avec un singulier brio. Il représente, non pas le port de Malte, ainsi que le dit le livret, mais bien le port d’Antibes, ou plutôt l’arrivée dans ce port d’une petite escadre portant un grand personnage. Les canons des galères saluent la ville, et les canons des forts répondent au salut des galères. Tous les mâts sont pavoisés; les banderolles flottent au vent. L’objet de cette réception princière s’avance à pas comptés, la tête haute, le jarret tendu, les bras écartés; il porte un grand ruban en sautoir. Devant lui, les magistrats de la ville courbent l’échine. Des dames en paniers caquettent sous leurs ombrelles en se montrant les jeunes officiers de l’état-major. La population accourt, curieuse et empressée. Nous verrions volontiers dans cet important personnage le duc de Richelieu, investi, dès le commencement de la guerre de Sept ans, du commandement des forces navales de la Méditerranée. Yernet a

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dû se trouver à Antibes pendant que le futur vainqueui* de Mahon organisait sur les côtes de Provence la flotte de transport qui partit le 8 avril 1756 pour les îles Baléares.

L’excursion à Antibes fut courte, le temps d’ébaucher le tableau. Aussi, la liste des connaissances ne portet-elle que trois noms : le comte de Sade, commandant, célèbre par sa belle défense contre les Austro-Sardes et la flotte anglaise ;M. de Rioufle, commissaire-général de la marine; et M. Campion, « controlleur-général des fermes du roy. » Ce contrôleur-général avait dix-neuf ans, et déjà c’était un amateur. Il pouvait montrer quatre petits tableaux de Joseph Vernet, dont un Clair de lune et Un Incendie. Esprit vif et orné, Charles-Michel Campion s’éprit d’une belle passion pour le peintre et sa peinture. Appelé plus tard au contrôle des fermes à Orléans, il s’amusa à rimer un poème sur le paysage, demeuré inédit. Puis, lorsqu’il revint à Marseille, directeur-général des fermes de Provence, il se fit, par amour des Yernct, le protecteur de son imitateur Henry; il poussa môme le goût des beaux-arts jusqu’à graver à l’eau-forte, d’après Henry et David, une suite de petites pièces, galamment dédiées à mademoiselle Loir, autre peintre de l’Académie de Marseille.

Tout en travaillant pour le roi, le peintre des ports ne laissait pas que de produire encore quelques tableaux pour les particuliers. 11 avait beau changer de résidence, en quelque lieu qu’il fût, les commandes venaient lui forcer la main. Les touristes anglais, partis de Londres avec la ferme intention de rapporter d’Italie un tableau de Yernet en môme temps qu’un morceau de lave duYésuve, éprouvaient à Rome un aussi cruel désappointement en trouvant le peintre déniché, que si, à Naples, ils n’avaient plus vu le Yésuve à sa place. Et vite, ils envoyaient d’outre-monts leurs commandes par l’entremise de

JACQUES VOLAIKE.

Thomas Jenkins, un peintre anglais devenu banquier romain, ou de M. Whatley, agent d’Angleterre à Marseille. C’est ainsi que Joseph Vernet reçut par lettres les commandes du chevalier Henry, Irlandais, — quatre tableaux; de milord Charlemont, — quatre tableaux; de milord d’Arthmoutb, de milord Pembroke, du duc de Bridgewater. Milady Walpole, mieux avisée, eut le soin de s’inscrire elle-même en passant à Toulon. Le comte Prezziosi envoyait aussi de Malte, à travers les mers, la demande de deux tableaux et de deux dessins, à quelque prix que ce fût.

A la même époque se rapportent deux commandes qu’on ne saurait passer sous silence. Il s’était trouvé à Marseille un amateur assez épris de la nature pour la réduire à servir de cadre au portrait de son épouse. Il s’en trouva un autre qui voulut qu’elle exprimât, comme une enseigne, ce qui concernait son état. C’était un commissaire de la marine, nommé Charron. « Une marine, écrit Vernet, où il y aye des arceneaux et quelque chose qui convienne à son employ. » L’autre commande est aussi d’un amateur marseillais, M. de Saint-Michel, chevalier de Saint-Louis; elle fut apportée à Vernet, alors à Toulon, « par M. Volaire le fils. » C’est à Toulon, en effet, que Joseph Vernet s’attacha, pour l’aider dans ses tableaux des ports, un jeune peintre de l’arsenal, nommé Jacques Volaire. Comme les La Rose, les Volaire ont formé pendant un siècle, à l’arsenal de Toulon, toute une famille d’artistes employés aux peintures des vaisseaux du roi. Jacques Volaire ne prêta évidemment à Joseph Vernet qu’une collaboration trèssecondaire, qui dut se borner aux tracés de perspective et d’architecture, à la mise au carreau des dessins sur la toile, et peut-être â quelques frottis préparatoires. Il suivit son maître de Toulon à Bayonne et de Bayonne à Bordeaux et à La Rochelle; puis il le quitta pour s’éta-

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