VUE D AVIGNON
la Marine au soleil levant , qu’il paya 58 louis, il voulut, pour rendre ce souvenir plus intime, que Joseph Vernet reproduisit, avec le portrait de sa femme, celui de son lils Livio. Le tableau appartient aujourd’hui au musée d’Avignon. Madame Vernet y est représentée au premier plan, sous le costume d’une femme du peuple qui donne à boire à un petit garçon. L’évôque D’Inguimbert, qui, avant le départ de Joseph Vernet pour l’Italie, lui avait fait peindre deux petites marines, vint de Carpentras réclamer deux pendants, et il emporta en môme temps un Clair de lune , dont il se dessaisit en faveur de son secrétaire Devillario. Joseph Vernet exécuta encore, à Avignon, un tableau pour le marquis de Perussy ou Peruzzis, sans compter ceux qu’il n’a pas inscrits. Mais il dut trouver un plaisir tout particulier à s’acquitter de la vieille dette contractée depuis 1751 envers Peilhon, dette dont son ami venait de lui rafraîchir la mémoire à son dernier séjour à Paris. Peilhon, en bon Avignonnais, mourait d’envie de posséder une vue de sa ville natale, et il la voulait peinte de la main de son compatriote Vernet. Celui-ci, tout entier à la composition des tableaux des ports, traita son ami comme le roi de France, et sa ville natale comme un port de mer. Entre tous les points de vue pittoresques qu’elle lui offrait, il choisit le plus étendu. Il se plaça à mi-côte de la colline de Villeneuve, embrassant ainsi d’un seul coup d’œil les deux bras du Rhône, l’île de la Barthelasse, à moitié couverte par les eaux débordées, l’enceinte fortifiée de la ville, d’où émergent les clochers des églises et les tours seigneuriales du Palais des Papes, et, par derrière la ville, les montagnes de la chaîne des Alpines. Le soleil couchant éclaire ce magnifique panorama, et telle est la puissance et la netteté de l’effet que, malgré sa petitesse relative, la silhouette de la ville, objet principal du tableau, ressort
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admirablement sous l’éclat de la lumière qui en accentue les contours, en dépit de l’immensité du ciel où elle semble devoir se perdre. Comme dans les tableaux des ports, les détails caractéristiques se pressent sur les premiers plans : c’est une paysanne du Comtat, poussant devant elle son âne équipé à la mode du pays; c’est un pécheur chargé de l’échiquier à membrure énorme, dont on se sert encore aujourd’hui à Avignon; ce sont les barques à la proue carrée; c’est le coche du Rhône, que Yernet lui-môme prendra pour descendre à Beaucaire. Le sentier ombragé qui longe le fleuve en cet endroit s’appelle le sentier des amoureux. Le peintre n’a pas manqué d’en montrer deux qui se parlent, suivant l’expression locale. D’autres promeneurs, perdus dans la pénombre, viennent savourer l’heure du soir. Un groupe de pécheurs, et quelques figurines élégantes accoudées contre un parapet, achèvent d’animer le tableau. Certes, Peilhon dut être content. Cette remarquable peinture, exécutée sur une toile de cinq pieds de long, ne lui coûta que 1,500 livres. A sa mort, elle se vendit 4,000, et c’était si bien son prix normal, que dans les ventes successives qu’elle traversa on ne la vit pas s’en écarter sensiblement.
Malgré les charmes de sa ville natale, Joseph Vernet sentait qu’il ne pouvait y prolonger son séjour. Pendant qu’au milieu de ses frères et de ses sœurs il goûtait le plaisir d’employer son crédit en faveur de sa famille, il songeait au port de Cette où l’appelait l’Itinéraire. Il écrivit à ce sujet au marquis de Marigny une lettre qui montre combien il prenait sa tâche au sérieux :
« Selon l’Itinéraire que vous eûtes la bonté de m’envoyer, je dois peindre le port de Cette, étant le seul du Languedoc. Je me propose, pour profitter de la belle saison, de m’y rendre vers le 8 ou le 10 du mois prochain, puisque, selon les plants que j’en ay vu, le plus
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beau point de vue sera du côté de la mer; ainsy j’auroy besoin du calme pour en faire les ettudes. J’auroy là occation de faire sur le devant du tableau une mer un peut en mouvement, et peut-être fairoy-je une tempête, ce qui produiroit un effet assez rare dans le nombre des tableaux que j’ay à faire pour le Roy, peignent ordinairement l’intérieur des ports et par conséquent la mer tranquille ou bien du côté de la terre. — A Avignon le 6e septembre 1756. »
Il est à remarquer que l’Itinéraire, qui se place si volontiers en mer pour choisir son point de vue, cette fois seulement demande au peintre une vue de terre. Le ministre répond, le 9 octobre 1756 : — « ... Vos tableaux doivent réunir deux mérites, celuy de la beauté pittoresque et celuy de la ressemblance. Je trouve bien l’un dans le projet que vous me proposés; mais je crains que ce ne soit aux dépens de l’autre, et je doute que le port de Cette représenté en vue du côté de la mer soit reconnu par le grand nombre de ceux qui ne l’ont vu que du côté de la terre. La tempête que vous avés dessein d’y ajoutter rendrait encore votre tableau moins ressemblant, atendu qu’il est rare de voir la mer dans un port agitée de la tempête. Il faudrait que le devant de votre tableau fût la pleine mer, et par conséquent que le port fût reculé dans le lointain, ce qui vous empêcherait de le détailler d’une façon caractéristique. Il me semble que le projet de ce tableau, tel qu’il est dans l’Itinéraire que je vous ai remis, remplirait mieux l’objet que vous devés vous proposer. D’un côté, la plus grande partie de l’étang de Thau; de l’autre côté, le commencement du canal du Languedoc donneraient à votre tableau un caractère distinctif qu’il n’auroit point suivant votre nouveau projet; consultcs-vous avant de vous décider, et surtout ne perdés pas de vue l’intention du Roy, qui est de voir les ports du royaume représentés au naturel
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dans vos tableaux. Je sais bien que votre imagination se trouve par là gênée; mais avec votre talent on peut réunir le mérite de l’imitation etceluy de l’invention : vous en avés donné des preuves. »
Joseph Vernet ne se tint pas pour battu. Il insista, et, bien que sa réponse manque, on peut penser qu’il représentait la difficulté de trouver dans un pays complètement plat un endroit favorable pour embrasser le panorama géographique réclamé par l’Itinéraire. Car de se mettre sur la montagne placée derrière la ville, il n’y fallait pas songer. C’était supprimer justement le trait le plus caractéristique du pays. M. de Marigny se rendit, et il répondit le 21 novembre : «... J’approuve toutes les reflexions qui vous ont engagé à faire votre nouveau plan. Ainsi vous pourrez suivre vos idées et vous livrer à votre génie dans le tableau de ce port. »
La première lettre de Joseph Vernet aborde un autre point délicat sur lequel il est bon de s’arrêter un moment : — « Il me semble, dit-il, qu’après avoir fait touttes les etudes nécessaires pour le port de Cette , surtout si je le prends du côté de la mer, qu’il seroit assez inutile de m’ettablir dans cette petite méchante ville, où je serois mal à mon aise pour y peindre ce tableau , et, si je vois que la chose n’exige pas ma résidence sur le lieu, je pourrais l’aller executer à Bordeaux, où je trouverais plus de secours pour les parties accessoires qui doivent orner le tableau de Cette... — Je travaille toujours au tableau d’Antibe; j’espère que le port, quoique peu considérable, ne faira pas un movais effet en peinture. » — Mais ici M. de Marigny se montre inflexible : il y a même une certaine dureté dans ses paroles : — « Quelque envie que j’aye de vous procurer dans vos travaux tous les agréments possibles, je ne puis consentir au désir que vous avés, après vos études faittes de ce port, de finir votre tableau à Bordeaux, et je crois
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devoir vous faire observer que le Roy paye vos tableaux de façon à exiger de vous que vous leur donniés toute la perfection possible, et que vous ne sauriés mieux les finir que sur les lieux. Ainsy je compte que vous achèverez votre tableau du port de Cette à Cette même, d’autant que de tous les ports du royaume, c’est le seul dont le séjour ne soit pas agréable, et vous n’aurés que quelques mois à vous priver des commodités que vous n’y trouverés pas. »
Quoi qu’il en coûte de reconnaître qu’un ministre a raison, la raison est ici du côté de M. de Marigny. En achevant dans une autre ville des tableaux commencés sur les lieux mômes, Joseph Vernet faisait trop bon marché du ton local. Aussi ces vues de pays situés sous des latitudes bien différentes ont entre elles un air de ressemblance, une conformité de couleur vague et commune qui sent l’atelier plus que la nature. C’est que ce peintre habile se fiait trop à ce qu’on appelle la mémoire de l’œil. Il n’entrait pas dans ses habitudes, luimême nous l’apprend par une lettre dont on trouvera le texte plus loin, d’exécuter d’après nature une étude, une esquisse, une simple pochade pour la reporter sur la toile. Il se contentait d’un croquis soutenu d’encre de Chine. Les dessins originaux des ports existent; le musée d’Avignon les conserve précieusement : on peut les consulter *. Un trait de crayon vif et rapide indique la forme des objets, la place qu’ils occupent, les détails à reproduire; un coup de pinceau établit les ombres. Quant au ton , il est noté d’un mot, suivant la gamme chromatique dont Joseph Yernet se servait, à l’imitation des peintres de la décadence italienne. Or, quelle que soit la multiplicité des termes employés et la rigueur de leur signification dans l’esprit du peintre, il lui est im-
\. Voir la note B, à la fin du volume.