‹ Joseph Vernet et la peinture au XVIIIe siècleChapitre 44 sur 232 · L'OCEAN · texte numérisé non relu

L'OCEAN

possible de retrouver sur son papier, barbouillé de mots souvent illisibles, la variété infinie des couleurs de la nature, les passages délicats des demi-teintes, la justesse mathématique des valeurs, le degré de puissance des oppositions, encore moins la qualité du ton; et, malgré le contrôle exercé par la mémoire de l’œil, cette méthode éminemment fautive ouvre la porte à toutes les inexactitudes. Aussi, en dépit des qualités remarquables qui les distinguent, les tableaux des ports ne sont pas de bonnes peintures.

Joseph Vernet passa six mois à Cette. Sa société, dans cette petite ville, bien maussade encore aujourd’hui, paraît s’être bornée à quatre personnes, qui lui restèrent fidèles comme souscripteurs aux estampes des ports : trois inconnus, MM. Léonard, Huard, Fressinet, et «M. de Vaugelas, major de la ville et port de Cette. » Qui s’attendrait à rencontrer là un descendant du réformateur du langage? Ce militaire, disgracié peut-être et pauvre très-probablement, eut cependant l’honnêteté de commander à son hôte de quelques mois un tableap, le plus petit possible, du prix de 200 livres. Joseph Vernet s’exécuta de bonne grâce et se hâta de fuir ce séjour d’ennui. Il en partit le 12 mai 1757.

L’Océau. — Bordeaui. — Un mystère galant. — Carie. -- Encore l’anecdote. — Bayonne.

En Provence, aussi bien qu’en Italie, Joseph Vernet n’a eu pour modèles de ses tableaux de marine que les rivages de la Méditerranée. Le voilà maintenant en route vers un maître nouveau, l’Océan. Va-t-il tourner le dos à son passé, se remettre à l’école et recommencer son éducation de peintre de marine? Un artiste plus jeune l’eût tenté peut-être. Mais en 1757 Joseph Vernet avait

dépassé la quarantaine; enfant gâté du succès, regardé comme le créateur d’un genre qui était devenu pour lui une habitude de main, il eût craint de se démentir s’il eût renouvelé sa palette. Il arriva devant l’Océan avec un siège tout fait. Cette majesté sombre qui ressemble si peu aux molles élégances de la mer intérieure , ces fureurs auprès desquelles les colères de la Méditerranée ne sont que des caprices d’enfant, ces plages basses, ces hautes falaises dénudées, d’un caractère si simple et si grand, tout ce spectacle constamment sévère le laissa insensible. C’est à peine si dans quelques tableaux on peut saisir la trace d’une inspiration différente. Sur les bords de l’Océan, Joseph Yernet ne sut pas oublier les rivages de la Méditerranée. Il demeura le peintre aimable des faciles beautés du Midi. Il continua à combiner, suivant les lois de sa poétique familière, les éléments du pittoresque italien, dont la provision, depuis longtemps amassée dans son imagination et dans ses portefeuilles, voyageait partout avec lui.

A Bordeaux, où toute la famille arriva le 14 mai, après avoir passé cinq jours â Toulouse, l’Itinéraire demandait deux tableaux : « l’un pour représenter, avec la ville, la prodigieuse quantité de bâtiments de toute espèce et de toutes nations qui viennent y chercher nos vins, et l’autre pour l’entrée de la rivière caractérisée par la tour de Cordouan. Si l’on n’établit pas une mer orageuse dans ce dernier tableau, ajoutait l’Itinéraire, il conviendra d’y comprendre un grand nombre de bateaux pescheurs. » Certes, c’était là une belle occasion pour le peintre des tempêtes d’étudier sur un motif nouveau des effets bien souvent reproduits ailleurs. Mais le pli était pris. Lui qui venait, à propos du port de Cette, de soutenir avec tant de vigueur les droits du peintre de marine contre les empiétements de la topographie, le voilà qui sacrifie de gaieté de cœur l’élément de beauté que

lui fournit l’Itinéraire. La tour de Cordouan le mène trop loin ; les bateaux pêcheurs lui paraissent d’un mince intérêt. Fidèle au système suivi à Marseille et à Toulon , Joseph Vernet prend terre sur le quai de Bordeaux. Dans le premier tableau, il se place aux Salinières et regarde le Château-Trompette; dans le second, il se place au Château-Trompette et regarde les Salinières. Mais comme il rachète par la richesse et l’imprévu des détails la monotonie inséparable de cette vue en partie double ! Les navires, ancrés en pleine rivière, attendent majestueusement la marée qui les soulève; les petites barques naviguent de l’un à l’autre ou se pressent sur le bord pour passer les promeneurs. Les charrettes, les haquets attelés de bœufs, les ballots et surtout les futailles encombrent le quai, moins bariolé que celui de Marseille, et empreint d’un caractère d’activité plus sage. Là se sont donné rendez-vous toutes les connaissances du peintre dont les Livres de Raison ont conservé le souvenir. M. Imbert, négociant, possesseur d’une riche collection où il a pu placer trois tableaux de Vernet, surveille l’embarquement de ses vins , que va recevoir le navire de M. Hope, négociant à Rotterdam, ou celui de M. Lefer, négociant français, établi à Cadix. Avant de lever l’ancre, ce dernier ajoutera à sa cargaison les estampes des ports et un tableau que Joseph Vernet lui fait attendre. Dans ce groupe , où un jeune homme bien élevé fait la révérence à des dames, rien n’empêche de voir M. Pic le cadet, saluant les aimables filles du négociant anglais Anscly, l’hôte de Marmontcl. Plus loin, le banquier Feger passe en cabriolet devant la boutique où le libraire La Bottière mettra en montre les estampes de Cathelin et de Le Bas, qu’on lui envoie de Paris. Enfin, sur le premier plan s’avancent deux jésuites, que Livio reconnaîtrait bien; car Livio n’est plus l’insouciant gamin du port de Marseille. L’arrivée à Bordeaux a signalé pour

lui l’aurore d’une vie nouvelle. Son éducation, confiée jusqu’alors à de simples maîtres d’école, prend un rapide essor. Le 5 juin, on lui donne un latiniste au cachet, l’abbé de Montesquieu, quelque parent pauvre de l’auteur de VEsprit des lois. Mais, quatre mois après, c’est bien pis : adieu la liberté! adieu la vie vagabonde promenée du Forum romain à la Cannebière, et du pont d’Avignon aux Quinconces de Bordeaux. Livio entre au collège des jésuites le 5 octobre 1757, et, pour lui rendre ses professeurs favorables, son père, en plaçant leurs portraits dans son tableau, les voue à une immortalité qui ne lui coûte guère.

L’autre vue de Bordeaux nous introduit dans les jardins du Château-Trompette. Au milieu d’un parterre dessiné à la française, se promène un groupe de personnages qui ne peuvent être que des portraits. Si l’amitié de Vernet n’est pas un bienfait des dieux, elle a du moins ce très-grand avantage de permettre à ceux qui en sont l’objet de se mirer dans ses tableaux. Tout Bordeaux a dû reconnaître et nommer pendant longtemps les originaux de ces figurines accortes. Aujourd’hui, nous en sommes réduits aux conjectures. Est-ce M. Gaulard, receveur général des fermes, ou M. Morel Grand, receveur général de l’amirauté, ou le marquis de Roally, qui parcourt, en compagnie de jolies femmes, les allées sablées du parterre? Le commandant d’artillerie régale les visiteurs d’un tir de canon; les abbés galants voltigent autour des dames, les fleurs tombent pour leur faire des bouquets : deux philosophes, fidèles aux vieilles modes, suivent de loin le groupe officiel, en savourant une prise de tabac. Plus loin, après l’enceinte du fort, s’étend la place Royale; puis, derrière la grille de la place, le quai. Nous y rencontrerions dans la foule des négociants qui se rendent à la Bourse, d’autres amis de Joseph Vernet, M. Liéneau, par exemple, de la maison

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