JOSEPH VERNET A BAYONNE
Ici môme il ne l’a pas sous la main ; mais il sait où la trouver. Dès que le temps se brouille, dès qu’un orage est signalé, on vient l’avertir. Il court au Boucaut dans l’espoir d’un naufrage. Chaque tempête lui coûte un petit écu. Combien de mille livres lui rapportera-t-elle? Du reste, peu ou point de commandes, soit qu’il ne les ait pas écrites, soit qu’absorbé par les deux vues de Bayonne il n’eût pas le temps de travailler pour autrui. La seule qu’il enregistra à celte époque, est de M. de Saint-Amand, ce fermier général qui hébergea Marmontel à son passage à Toulouse : « Comme il a été quelques années en tournée en Guienne, dit Vcrnet, il voudroit quelque vue d’après nature, de Bayonne, ou de Saint-Jean de Luz, ou de Bordeaux, de celles que je croiray les plus pittoresques et faire un meilleur effet ; c’est à Saint-Jean de Luz que nous parlâmes de cela dans le fort du Soccoa, le 16 aoust 1759. » L’évèque de Bayonne caressait depuis longtemps le rêve d’embellir sa cathédrale. Peut-être avait-il vu à Paris les embellissements de Saint-Merri et du chœur de Saint- Germain l’Auxerrois. La présence de Joseph Vernet dans son diocèse lui parut une bonne fortune. Il s’adressa à lui. Mais le peintre sut se garder du piège. Un autre eût cédé à la tentation de se montrer peintre d’histoire, décorateur, ornemaniste, sculpteur même au besoin. Joseph Yernet se contenta de servir d’intermédiaire entre Monseigneur et les artistes de Paris. Pendant son séjour, il fit venir l’autel, les dessins des chandeliers et des grilles, quelque noble invention de ses amis Slodtz ou Coustou. Plus tard, une fois à Paris, il s’occupa de commander les tableaux. Sur quels peintres a-t-il fixé son choix? Luimême nous l’apprend : « J’ai proposé à M. Caresme deux des tableaux pour le chœur de la cathédrale de Bayonne, un est l 'Annonciation, l’autre la Naissance de la Vierge ; à M. l’Epicier, la Visitation et le Mariage de la Vierge ; à M. Bardin, l’Éducation; et à M. Brennet, la Fuite en
LES DEUX VUES DE BAYONNE. loi
Égypte; ils se contenteront tous de 400 livres des petits et 000 livres des grands. » Passe pour Lépicié, — quartquant 6 ! — mais Caresme, ce fade libertin ; mais Brenet, mais Bardin ! Monseigneur de Bayonne en eut pour son argent. Il n’en fut pas moins satisfait. Ses fabriciens aussi se montrèrent heureux, et même, chose rare, reconnaissants. Ils olfrirent à madame Yernet une écuelle d’argent, avec son assiette et son étui, qu’ils avaient fait venir de Paris, et qui leur coûtait bien 483 livres. Quant à l’évêque, sa reconnaissance prit une forme plus intime. C’est par des cadeaux de friandises, et surtout de chocolat, qu’il témoigna son bonheur. Après tout, loger des Caresme et des Bardin dans un édifice du xne siècle, n’était-ce pas faire encore trop d’honneur au logis?
L’Itinéraire ne demandait qu’un tableau pour le port de Bayonne. — Joseph Yernet en fit deux. — «Des corsaires rentrant avec leurs prises, » disaient les instructions. Joseph Yernet pensa qu’en peinture rien ne ressemble plus à un corsaire que sa prise : il négligea donc les corsaires ; il négligea également la mer orageuse recommandée par l’Itinéraire, parce que là encore la mer l’eût entraîné trop loin de Bayonne. 11 se contenta de choisir les deux points de vue les plus riants, et dans tous deux il prodigua les détails caractéristiques de la localité. Mais tandis que l’Itinéraire emprunte ces détails à l’élément maritime, Joseph Vernet, fidèle à son système, les emprunte à l’élément humain. La ville, à ses yeux, absorbe la nature. Ce n’est pas l’œuvre de Dieu qu’il voit, c’est l’œuvre de l’homme. Les monuments que la main de l’homme a élevés, les promenades qu’il a plantées, les produits de son industrie, les objets de son commerce, les instruments dont il se sert, les jeux, les mœurs, les costumes, en un mot tout ce qu’on pourrait appeler le mobilier de la civilisation locale : tel est à ses yeux le signe distinctif des pays qu’il a