I OS LES DEUX VUES DE BAYONNE
à peindre. Pour lui, la nature est toujours la même, l’homme seul la modifie en lui imprimant le cachet de sa personnalité.
Nul tableau ne montre mieux cette préoccupation que la deuxième vue de Bayonne. Dans la première, le paysage tient une assez grande place ; les premiers plans ne disent rien de bien particulier, si ce n’est que le peintre s’est placé sur les glacis de la citadelle, et qu’il est défendu d’y laisser pâturer les moutons. Dans la seconde, il n’y a plus de ville ; la citadelle s’aperçoit au centre du tableau; mais le tableau n’est pas là ; il est tout entier sur le premier plan. Dans cette allée de Boufflers qui en occupe la plus grande partie, vous rencontrerez ces Basques etees Basquaises, que le peintre a dessinés dès son arrivée à Bayonne ; vous y verrez des Espagnols que le hasard lui a offerts et qu’il s’est hâté de s’approprier. « Le matelot debout, qui tient une rame, est un tillolier, et les femmes à qui il parle des tillolières, noms qu’ils prennent d’une espèce particulière de bateaux, dont quelques-uns sont représentés dans le tableau, ainsi que plusieurs autres, comme chalibardons, bateaux de Dax, etc. » Ainsi s’exprime la description envoyée par Vernet lui-môme avec ses deux vues ; et en effet, vous reconnaissez ces bateaux à leur poupe cintrée, et vous vous souvenez que le peintre est allé plus d’une fois aux Tillolcs pour dessiner. «On s’est attaché, continue la description, à représenter tout ce qui peut caractériser le pays et ses usages, comme le jeu de la troupiole, qui consiste à se jeter une cruche, jusqu’à ce que, tombée à terre, elle se casse ; une cacolette, ou deux femmes sur un cheval ; un carrosse à bœufs, tel qu’on s’en sert pour la campagne, etc...» — Nous voilà bien loin des corsaires.
Aussi bien, ces détails de physionomie pris sur le vif, c’est à qui les fournirait au peintre. Des extraits de cor-
respondance qu’a bien voulu nous communiquer M. l’archiviste de la mairie de Bayonne, et que l’on trouvera reproduits aux pièces justificatives, jettent un jour singulier sur la mission de J. Vernet. C’est le maire de Bayonne, organe des échevins en conseil, qui, écrivant au député de. la ville à Paris, lui annonce l’arrivée du peintre officiel : « Selon ce que nous comprenons, dit-il, rien ne lui échappera : circonstances particulières du lieu, des habitants, du commerce, navires, etc., qui feront voir le port à Paris mieux que nous ne le voyons peut-être nous-mêmes.» Et le député, s’applaudissant de celte bonne fortune pour sa patrie, encourage le maire et les échevins à ne lui rien céler : « Je me représente à ce propos, dit-il, nos tilloliers, nos chalantiers (bateliers), nos bondaizes (marchands de beurre), nos alarribas (marchands de poisson frais)... » Quelques jours après il revient à la charge : « J’avais oublié les pegas (cruches) et celles qui les portent sur le pont Saint-Esprit. » Et les échevins de répondre : « Nous ne doutons pas que les pegas et les têtes des bergères qui les portent ne trouvent leur place dans le tableau, et, comme cet artiste passera, dit-on, l’été à Bayonne, nous ne serions pas surpris de voir dans son tableau les Siris de la Fête-Dieu. » Les Siris, ainsi qu’on nous l’apprend, étaient des figures de cire, des images mécaniques que portait chaque corporation d’arts et métiers à la procession de la Fête-Dieu. Heureuses les communes où de telles vétilles prennent l’importance d’affaires d’État ! Dans leur émulation à augmenter les détails locaux des vues de Bayonne, les bons échevins ne s’apercevaient pas que cet intérêt de clocher allait droit contre le véritable intérêt de l’art.
Pour mettre le comble à la joie des habitants de Bayonne, J. Yernet leur montra ses tableaux avant de les envoyer à Paris. Il y eut exposition pendant huit jours, soit dans l’atelier du peintre, soit plutôt dans une
salle de l’hôtel de ville. Rien n’empêche de généraliser ce fait, dont on n’a la preuve que pour Bayonne, et de supposer que J. Yernet en avait agi de même à Marseille, à Toulon, à Bordeaux. C’était justice que la ville qui venait de poser complaisamment devant le peintre eût les prémices de son portrait.
A Paris, le succès ne fut pas des plus grands : « Les deux vues de Baïonne que M. Yernet a données sont belles, disait Diderot, mais il s’en faut beaucoup qu’elles intéressent et qu’elles attirent autant que ses compositions précédentes. Cela tient au moment du jour qu’il a choisi. La chûte du jour a rembruni et obscurci les objets. Il y a toujours un grand travail, une grande variété, beaucoup de talent; mais on dirait volontiers en les regardant : à demain, lorsque le soleil sera levé...»
Après avoir dit un dernier adieu à ses chers naufrages du Boucaut, J. Vernet quitta Bayonne vers le 20 juin 1701. Grâce aux Livres de Raison, nous voici presque du voyage. Voyez-vous les caisses à tableaux, les chevalets, les boîtes à peindre , les portefeuilles , s’entasser pêlemêle avec les berceaux d’enfants, les cartons et les malles, sur trois charrettes qui suivront tranquillement la route de terre? La famille Vernet, que dis-je? la caravane prendra un plus agréable chemin. Il ne faut pas moins de trois chaises pour contenir tout le monde : Vernet et sa femme, Livio, Carie et Emilie; le père de Mme Vernet, M. Parker, qui fait son tour de France à la suite de son gendre; M. Volairc, l’élève de Vernet; et le fidèle Saint- Jean, et la bonne, et la nourrice. Enfin chacun se case et l’on part à petites journées, semant l’argent dans les auberges. A Bordeaux, on s’arrête quelques jours, le temps de se reposer, de serrer la main aux amis de l’an passé, de recevoir de M. Collingvvood une commande importante, et d’orner Livio d’un habit neuf. Puis on s’embarque et l’on descend la Gironde jusqu’à Blaye. Là on