‹ Joseph Vernet et la peinture au XVIIIe siècleChapitre 58 sur 232 · VERNET ET M. COROT · texte numérisé non relu

VERNET ET M. COROT

qui embrasse le champ de tableau et qui exclue la bordure, et, oubliant tout à coup que vous examinez un morceau de peinture, vous vous écrierez, comme si vous étiez placé au haut d’une montagne, spectateur de la nature même : Oh ! le beau point de vue ! »

Il serait curieux de placer à côté du tableau de Yernet une vue du même port peinte il y a quelques années par un artiste contemporain dont le talent n’est plus, grâce à Dieu, contesté par personne. Le port de La Rochelle de M. Corot n’embrasse pas un champ aussi vaste que celui de Vernet, mais, à l’étendue près, le point de vue est identique. Les deux artistes se sont placés sur la même ligne, l’un plus loin , de façon à embrasser d’un seul coupd’œil toute la ville; l’autre plus près, afin de rétrécir son horizon. M. Corot a choisi un effet du matin qui lui a permis de s’envelopper de brume, Vernet un effet de soleil couchant qui lui a donné des tons plus vifs et des oppositions plus tranchées. L’aspect général des deux tableaux présente un contraste frappant. Autant le port de Yernet paraît animé, vivant, actif, autant celui de M. Corot semble morne, silencieux, désert. Chez le paysagiste moderne le ciel a une tranquillité lumineuse, une profondeur sans tapage; les eaux dorment, la silhouette de la ville s’estompe vaguement entre le ciel et l’eau; quelques figurines sacrifiées avec amour semblent mettre leurs soins à ne pas se détacher du premier plan dont elles couvrent à peine la nudité. De là une enveloppe générale, une harmonie douce qui fait rêver. Mais cette harmonie n’existe pas moins dans le tableau de Yernet, elle est seulement plus vive, plus éclatante. Au lieu de résulter d’une dépression calculée des valeurs, ce qui ne constitue après tout qu’un artifice du métier, elle a pour cause le juste rapport des tons locaux, acceptés dans leur netteté et leur franchise. Chez Vernet tout est écrit avec une précision qui ne connaît pas le sacrifice. Il eût gagné

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