PREMIÈRES ANNÉES
quinze ans Joseph était en état de l’aider, et partageait avec lui l’honneur et le profit de ses travaux d’art décoratif. Ensemble ils peignaient des chaises, des carrosses, voire des dessus de porte et des trumeaux. Mais un jour vint où le père s’aperçut que tout n’est pas roses dans la collaboration. Ils venaient de terminer la décoration d’une salle à manger chez un cardinal dont on ignore le nom. Des fruits peints par Joseph lui valurent, de la part de l’Éminence et de sa société, les plus vifs éloges, tandis qu’on regardait à peine l’ouvrage d’Antoine. Le père ne dit rien, mais le lendemain il revint seul achever la peinture des autres pièces, laissant prudemment son rival à la maison. Quant à Joseph, il grimpa vite à son grenier, et là, exalté par les éloges de la veille, il eut bientôt fait d’organiser un châssis et d’y tendre une toile sur laquelle il se mit à peindre un paysage. Quelques jours après, un carrosse s’arrêtait devant l’humble demeure de ceux qui l’avaient peint. Grand émoi dans la maison et dans le quartier. C’était le cardinal qui, pénétrant les sentiments d’Antoine, venait voir ce que faisait son jeune protégé. On monte au grenier et l’on trouve le peintre à l’œuvre. Antoine ne fut pas le moins étonné. Le cardinal acheta le tableau et fit promettre au père de cultiver par une bonne éducation les talents naissants de son fils.
Justement Antoine Vernct avait à Aix un vieil ami, d’origine italienne, Jacques Yiali, comme lui peintre décorateur, dont le fils, Louis René, peignait avec succès le portrait. Viali était propriétaire. Il possédait non loin d’Avignon, à Mont-de-Ycrgues, un petit clos de vignes. Aussi venait-il chaque année faire son vin et le vendre. Il ne manquait jamais d’en vider quelques verres avec l’ami Antoine. Celui-ci lui montra les essais de son fils. Et Yiali de crier au prodige. Car le jour où Joseph Vernet avait tenté seul de traduire ses impressions sur la toile,
6 JOSEPH VEHNET A AIX.
s’il n’était pas sorti de ses mains un chef-d’œuvre, il en était sorti une ébauche d’une véritable puissance. Le sentiment d’orgueil qui dut enfler le cœur paternel n’avait pu y étouffer le sentiment de jalousie de l’artiste. Hélas ! jamais Antoine Yernet n’en avait fait autant. Employer ce génie précoce à la décoration, c’était gâter le métier. Le talent du fils mettrait le père sur la paille. Il fut décidé que Joseph Vernet suivrait Viali à Aix. Là il pourrait, sans porter ombrage à personne, devenir un peintre, et trouver à la fois de bons maîtres et un travail plus digne de lui.
C’était une petite capitale en effet que cette ville d’Aix, le siège du parlement de Provence. Tous les artistes du Midi s’y donnaient rendez-vous. Comme elle se trouvait sur le chemin de l’Italie, la plupart des peintres s’v arrêtaient à l’aller ou au retour, et les amateurs n’épargnaient rien pour les retenir auprès d’eux. C’est ainsi que le Flamand Finsonius fut saisi au passage par le savant Peyresc. Jean Daret, un autre Flamand, reçut à Aix si bon accueil qu’il y voulut terminer sa vie. En IG57 Pierre Mignard y passa trois jours. Dix ans après, Pierre Puget s’y rendit à la demande de Boyer d’Eguilles. Enfin Raymond de la Fage en 1680 y séjourna assez longtemps pour se brouiller avec tous les artistes du pays. Il exhala sa mauvaise humeur dans une caricature collective, gravée depuis par H. Coussin. Le dessin original appartenait à Viali. On y voit, affublés de figures grotesques, les peintres dont Joseph Yernet trouvait à Aix la réputation encore bien établie et les œuvres entourées de l’estime de tous. Un des plus maltraités, — La Fage l’a représenté monté sur un âne, — est aussi celui qui devait parler le plus haut à l’esprit du jeune peintre, J. B. de La Rose. Longtemps directeur des travaux de peinture à l’arsenal de Toulon, La Rose avait tant vu la mer et les vaisseaux qu’il était devenu peintre de marines. Un grand nombre de ses tableaux se conser-