JOSEPH VERNET A AIX
raient à Aix. Il avait fait école. Viali lui-môme, à son exemple, se plaisait de temps à autre à brosser un port de mer ou un coucher de soleil. C’en fut assez pour que Joseph Yernct sentît poindre sa vocation. Nul doute que dès lors il n’ait commencé à peindre de pratique, comme motifs de décoration, des vues de mer, et qu’il n’ait pris auprès de Viali son maître la première idée du genre qu’il devait porter à une rare perfection.
C’est à Aix que Joseph Vcrnet exécuta le premier travail important de sa vie. La petite-fdle de madame de Sévigné, cette séduisante Pauline dont le nom remplit toutes les pages des Lettres, devenue veuve du marquis de Simianc, trompait les ennuis du veuvage en faisant reconstruire de fond en comble l’hôtel de son défunt mari. Une amitié étroite unissait madame de Simianc et le marquis de Caumont, un des hommes les plus éclairés de la noblesse avignonnaise. De. là entre les deux amis un échange continuel de lettres. Celles de la marquise ont été conservées, et c’est un bonheur, car dans la prose de Pauline se sent encore le souffle de son aïeule Sévigné. On y voit la marquise entretenir M. de Caumont du détail de ses affaires, lui soumettre les plans et devis du nouvel hôtel, demander son avis pour les décorations intérieures, en un mot le consulter ainsi qu’un tuteur. Bien que les lettres du marquis aient été égarées, on comprend au ton des réponses qu’il prend son rôle au sérieux. Il discute, il gronde, il impose ses goûts et ses préférences. Client d’Antoine Vcrnet qui lui décore ses chaises, il a vu Joseph, le prodige de la famille, alors que de retour de l’école de Viali il étudiait la peinture d’histoire sous Philippe Sauvan, un rival des Parrocel. De son autorité privée, M. de Caumont a commandé au jeune peintre des dessus de porte pour l’hôtel de Simianc. Il paraît seulement qu’il en commanda trop. Car, lorsque l’artiste arrive à Aix avec ses toiles, escorté même d’une sœur, la marquise se récrie :
— « Il n’y a rien de si touchant, mon cher marquis, que les représentations de la gigantesque mademoiselle Vernet, mais il n’y a rien de si dur qu’une créature qui a déjà dépensé cinquante mille francs à une maison dont la valeur intrinsèque est bien de vingt. Ayez donc la bonté de permettre que les inutilités en soient bannies. C’en sont de véritables que des tableaux dans une antichambre de laquais. Il les a commencés malgré moi en disant toujours qu’on les luy avoit commandés. Je luy ay représenté cent fois notre convention et que je voulois m’y tenir. Si au bout de tout cela vous le vouliez absolument, je vous sacrifierois des choses plus considérables. Mais si vous le voulez bien, je suivray à la lettre ma convention et lais— seray le peintre remplir sa destinée et son proverbe ; vous sçavez, mon cher marquis, qu’il est venu icy contre ma volonté. Ainsi il ne peut pas donner celte raison pour prétexte. » M. de Caumont le savait bien. Mais il insista sans doute; son amie finit par se rendre. Elle écrivait dix jours après : — « M. Vernet est content et moy beaucoup de luy. Les dessus de porte sont admirables, j’en ay pris douze et il est consolé des autres. » (14 janvier 1732.)
Si donc Joseph Vernet a pu échapper à son proverbe, charitablement rappelé par madame de Simiane, — gueux comme un peintre, — il le doit au marquis de Caumont.
Il le doit aussi et plus encore peut-être à un autre noble d’Avignon, le comte de Quinson. Ce dernier avait pris en amitié véritable le jeune Vernet. Ambitieux pour lui de gloire et de fortune, il le pressa d’aller à Rome.
A Rome en effet, et là seulement, pouvait se faire à cette époque l’éducation d’un artiste. Paris même ne passait pas pour posséder des éléments d’enseignement suffisants. Il s’y trouvait de bons maîtres, mais non d’aussi bons modèles qu’à Rome. L’Académie n’avait à sa disposition qu’un petit nombre de tableaux et de statues. Les
tableaux et les statues du roi n’étaient pas, comme aujourd’hui, livrés à l’étude de tous. Il fallait donc aller à Rome. La pension du roi rendait ce voyage facile aux grands prix de l’académie. Joseph Vernet aurait pu venir à Paris disputer le grand prix. Mais quelle folie, quand on touchait aux portes de l’Italie, de lui tourner le dos pour y mieux entrer ! Et que de temps perdu ! D’autre part, comment entreprendre à ses frais un voyage aussi lointain? Les ressources d’Antoine Vernet n’y auraient pas suffi.
Ces obstacles tombèrent devant la générosité des nobles d’Avignon. Il n’était pas rare en ce temps de voir la noblesse des provinces envoyer à Rome ses pensionnaires, comme le roi y envoyait les siens, et les entretenir à ses frais pendant le nombre d’années nécessaire à leurs études. Un contrat d’honneur liait les deux parties. De môme que les élèves royaux étaient astreints à des envois annuels de leurs œuvres, les boursiers de la noblesse s’obligeaient à exécuter pour leurs bienfaiteurs, soit des copies, soit des dessins ou des tableaux de leur invention, témoignages de leurs progrès et de leur reconnaissance. C’est par suite d’une convention de ce genre que la plupart des artistes méridionaux sont allés à Rome sans passer par Paris. Le paysagiste Constantin, mort il y a près de vingt ans, fut un des derniers. 11 se plaisait à répéter le nom des grands seigneurs et des amateurs d’Aix qui s’étaient cotisés afin de fournir à son voyage et à sa pension.
Pour Joseph Vernet, les seuls protecteurs qu’on puisse lui prêter avec certitude, sont le marquis de Caumont et le comte de Quinson. Ils ouvrirent leurs bourses. Antoine Vernet donna ses économies, 200 livres, dit-on. On fit ainsi au jeune artiste un petit pécule. Le marquis de Caumont, que sa réputation d’archéologue mettait en rapport avec tous les savants de l’Europe, y joignit quel-