‹ Joseph Vernet et la peinture au XVIIIe siècleChapitre 61 sur 232 · LES QUATRE TABLEAUX DU DAUPHIN · texte numérisé non relu

LES QUATRE TABLEAUX DU DAUPHIN

femmes accourent aider au débarquement ; un vaisseau anglais profite de la brise matinale pour enfler ses voiles. Cependant un rayon avant-coureur du soleil vient frapper d’un jet de lumière rose une tour en ruines au sommet de la falaise. Rien de plus juste que cet effet dont la soudaineté est si bien exprimée qu’on croit voir l’ombre décroître et la lumière gagner du terrain. Rien de plus fin et de plus doux que les vapeurs d’opale et de rubis à travers lesquelles les lointains déjà éclairés semblent s’ouvrir à l’aurore. Le Midi reproduit une tempête, un de ces coups de mer furieux qui brisent tout : les vagues ont jeté contre les écueils un malheureux vaisseau désemparé ; c’est un pôle-môle d’agrès, de cordages, de voiles en lambeaux, de tronçons de mâts, d’hommes à demi-broyés que les flots vomissent sur le bord. Une teinte plombée enveloppe cette scène de deuil, mais au fond le nuage se déchire, et dans le faux éclat d’un jour sanglant on voit fuir un navire effrayé du sort qui le menace. Le Soir offre un ciel doré d’où le soleil se retire en empourprant de ses derniers rayons un phare et un bastion qui signalent l’entrée d’un port. Des Turcs à bonnets fourrés, assez turcs, par ma foi, fument une dernière pipe, les yeux fixés sur une barque qui vient de promener une société joyeuse. Près d’eux s’entassent des ballots. Au fond, des galères rentrent, saluées d’un coup de canon par le fort qui les voit passer. Mais c’est dans le dernier tableau, la Nuit, que le peintre a épuisé toutes les ressources de son esprit. Quelle abondance d’idées ! quelle poésie douce et facile 1 La nuit commence à peine : rien ne dort. Il semble au contraire que l’on s’éveille au repos après les travaux du jour. Près d’une fontaine, souvenir du port de Salerne, des mariniers ont allumé un feu où cuit le souper; les matelots des navires ancrés en rade viennent faire provision d’eau;

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plus loin, dans un pavillon rustique qui domine la mer, un couple attardé chante une ballade à la lune, et celleci verse à flots sa lumière d’argent dont s’abreuve la mer apaisée. « C’est la nuit partout et c’est le jour partout, disait Diderot en parlant de ce clair de lune ; ici c’est l’astre de la nuit qui éclaire et qui colore ; là ce sont des feux allumés ; ailleurs c’est l’effet mélangé de ces deux lumières. Il a rendu en couleur les ténèbres visibles et palpables de Milton. »

Pendant que Joseph Vernet se livrait à ces travaux, il est probable qu’il s’échangea plus d’une lettre entre le peintre des ports de France et le directeur de qui il tenait sa mission. Après Rochefort et La Rochelle, sa tâche n’était qu’à moitié remplie. Outre la rade de l’île d’Aix, outre la pèche de la sardine, on lui demandait encore et une vue de Lorient, et une vue de Brest, et une vue de Saint-Malo, sans parler de Calais et du Hâvre. Comment suffire aux exigences de l’Itinéraire ? Certes il avait été facile, dans le cabinet, de tracer un plan complet de peintures topographiques, comprenant, avec les principaux ports de la France, les localités remarquables par un caractère spécial. Huit tableaux pour la Méditerranée, douze pour l’Océan, rien de plus beau et de mieux conçu. Mais on avait compté sans la fatigue du peintre. Or quand Joseph Vernet vit qu’il lui avait fallu huit ans pour peindre douze tableaux, et qu’il lui restait huit tableaux à peindre, las de traîner d’une province à l’autre une famille qui allait toujours en s’augmentant, il demanda grâce. Tant qu’il n’avait eu affaire qu’à la nature du Midi, il s’était senti à l’aise. Mais à mesure qu’il remontait vers le Nord, le froid le saisissait et paralysait son imagination méridionale. Amant passionné de la Méditerranée, cette mer sans marées, tour à tour gracieuse et colère, mais toujours fidèle à son niveau, il ne put voir sans surprise et sans

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ennui les hauts et les bas de l’Océan, la marée, ce fait anormal qui bouleverse les lignes du paysage, change la perspective et culbute les navires échoués sur un affreux lit de vase. Si encore Joseph Vernet avait pu voir et peindre l’Océan ! Mais depuis Bayonne jusqu’à Rochefort le port de mer n’était qu’un port de rivière. Quels efforts d’esprit pour jeter un peu de variété dans ces vues monotones, pour répandre de l’intérêt sur ces terrains plats, pour prêter quelque agrément à ces objets dont le ton grisâtre et la forme insipide lui faisaient regretter sa chère Italie ! A Rochefort , tout conspire à rendre sa tâche ingrate. Comparez ce tableau aux vues de Marseille, de Toulon, du golfe de Bandol. Quelle différence ! C’est la même véracité, la même exactitude de procès-verbal. Mais qu’est devenue la poésie ? La lassitude l’a tuée.

Un motif plus grave portait Joseph Vernet à désirer la fin d’une entreprise qui lui devenait de jour en jour plus onéreuse. Le prix de chaque tableau des ports avait été fixé à 6,000 livres. Or ces tableaux mesurent 1 mètre 65 cent, de haut sur 2 mètres 63 de large, ou, pour parler le langage du temps, 5 pieds de haut sur 8 de large. En 1753, quand les conventions furent conclues, il pouvait y avoir proportion entre le prix et la besogne. Quelques années plus tard cette proportion n’existait plus. Joseph Vernet ne put s’empêcher de le faire remarquer à M. de Marigny, et celui-ci lui répondit à ce sujet : « Le secret que vous avez cru me découvrir par votre lettre m’étoit très-bien connu, et si je n’en avois pas été instruit, et que je ne l’eusse pas pénétré avant de vous charger de faire les tableaux de tous les ports de mer du royaume, je ne vous aurais point employé pour procurer au roy cette collection. Je sçavois que la gloire vous animoit dans cette entreprise, qu’elle vous eonduiroit dans chacun de vos ouvrages, et que ce mo-

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tif seroit beaucoup plus puissant que les honoraires qui y ont été attachés. » (2! nov. 1756.) Maître Poisson en parlait bien à son aise, lui qui puisait l’argent du roi dans la main toujours pleine de sa sœur Pompadour. Mais pour Vernet, obligé de courir de ville en ville, de transporter à grand renfort de chaises femme, enfants et beau-père, la cuisinière, la bonne et le valet, de trouver partout logis et atelier, de subir en chaque nouveau gîte les déboires qui attendent les étrangers, pour ce peintre doublé d’un père de famille les conditions étaient autrement dures. Les deux vues de Bordeaux lui coûtent deux ans de travail, les deux vues de Bayonne tout autant. C’est donc 6,000 livres que lui paye le roi pour être maître de son temps pendant une année. A peine s’il a le loisir de satisfaire à quelques commandes particulières, et le produit qu’il en retire, joint à l’argent du roi, reste au-dessous de la somme que produisaient à Rome les travaux commandés par les particuliers seulement. Cette somme, pendant les dernières années du séjour en Italie, s’était élevée à 18,000 livres; elle se maintint au même chiffre en 1753 ; mais dès que Joseph Vernet commence à travailler sérieusement aux tableaux des ports de France, on la voit descendre à une moyenne de 5,000 livres tout au plus. Ainsi, non-seulement cette glorieuse entreprise imposait à Joseph Vernet des dépenses extraordinaires, mais le bénéfice qu’elle lui rapportait absorbait une somme égale de ses revenus habituels. Le mode de payement des honoraires doublait encore cette perte. Au commencement, le roi paya avec assez de régularité et en argent comptant. Dans une lettre datée de 1756, Joseph Vernet s’en félicite et remercie M. de Marigny de cette exactitude dont il lui attribue tout le mérite. Bientôt les payements se ralentirent, et au lieu d’argent comptant on fit accepter au peintre des contrats sur les Etats de Bretagne et sur les

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Aides et Gabelles, qui subissaient une dépréciation sensible.

Tel était donc ce grand secret qu’avait pénétré la sagacité du directeur des bâtiments. L’entreprise des ports de France ruinait celui qui s’en était chargé. Tandis qu’il enrichissait le roi de ses tableaux, Joseph Vernet s’appauvrissait. Mais en 1762 il y avait bien d’autres pauvres dans le royaume, le roi en tôte. La caisse du Trésor sonnait creux. Pour la remplir on recourait aux expédients. La guerre la vidait à mesure. Le jour vint où, le peintre réclamant ses honoraires arriérés, on lui répondit : Non possumus , et, comme il demandait s’il devait poursuivre en attendant des temps meilleurs, on lui conseilla de s’arrêter. Mariette le dit en termes formels, les tableaux des ports de France en sont restés là faute d’argent.

Aussi bien la guerre, qui ruinait le royaume, suffisait à rendre difficile, pour ne pas dire impossible, la tâche de Joseph Vernet. Après Rochefort et La Rochelle, il aurait pu encore, à la rigueur, peindre le tableau de l’île d’Aix. Mais Bclle-lsle n’était plus à nous : quel que fût l’intérêt d’une pêche de la sardine, le peintre du roi de France ne pouvait donner pour fond à ce motif vulgaire la vue d’une place tombée au pouvoir des ennemis. Les croisières qui serraient de près les côtes de Bretagne ne lui auraient pas permis d’approcher de Lorient, de Brest et de Saint-Malo. Comment, d’ailleurs, peindre ces ports sans y peindre les vaisseaux du roi ? Et où étaient les vaisseaux du roi? Restaient les ports de Calais et du Hâvre. Joseph Vernet pensa qu’avant de se diriger sur ces localités, il ferait bien d’aller prendre de nouveau le mot d’ordre à Paris. Il pouvait regarder sa tâche comme terminée dans l’ouest de la France et partir sans remords.

Ainsi tout se réunissait contre cette entreprise com-

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