MADAME GEOFFRIN ET LA BERGÈRE DES ALPES
Mais, au milieu de ces gâteries, quel mauvais son de cloche pour Livio ! Des achats de toile, de bas, de bonnets, tout un trousseau, et le gobelet, et le couvert d’argent, ceci sent le collège. En effet, le 17 octobre, le supérieur de Juilly reçoit un quartier de la pension, et mons Livio à quinze ans rentre en cage. Après les bons pères de Bordeaux, les révérends pères de Juilly. Chariot, plus heureux, reste à Paris. Il n’a que quatre ans, et déjà son père l’associe à ses emplettes d’artiste : «Carnets pour Chariot et moy, crayons pour Chariot, et toupie. » Pourtant il faut qu’il morde, lui aussi, aux fruits amers de la science. Au mois de décembre, il est confié aux soins d’une maîtresse d’école. Quant à Émilie, elle fait encore peu de figure sur les Livres de Raison ; des douceurs, des rubans, tel est son lot, le lot des filles.
Au sein de tant d’afi'aires et de soins domestiques, au sein des plaisirs qui le sollicitent de toutes parts, le peintre s’efface. Il se repose et laisse dormir ses pinceaux. C’est en vain qu’on chercherait dans ses Livres la trace des tableaux exécutés à cette époque. Depuis l’année 1760 jusqu’à la fin de 1763, on n’y rencontre qu’une douzaine de commandes sans date et sans détails explicatifs. Il en est une cependant qui doit nous arrêter.
Déjà lié avec madame Geoffrin, Joseph Vernet devint, dès son arrivée à Paris, un des commensaux de celte femme célèbre. On sait qu’elle tenait table ouverte, le v mercredi pour les gens de lettres, le lundi pour les artistes. Des dîners du mercredi il en a été question un peu partout. Ceux du lundi seraient à peu près inconnus, i si Marmontel n’avait pris soin dans ses Mémoires d’en esquisser en quelques lignes la curieuse physionomie. Le sujet prêtait à un tableau des plus piquants. L’auteur de Bélisaire n’y a vu qu’un cadre de plus pour sa vanité de lettré, et quand il dépeint un à un les principaux convives, c’est afin de sc grandir à leurs dépens