MADAME GEOFFRIN ET LA BERGÈRE DES ALPES
composer des mémoires sur les breloques que les brocanteurs lui vendaient; proposait des prix sur Isis et Osiris, pour avoir l’air d’être lui-même initié dans leurs mystères; et avec cette charlatanerie d’érudition, il se fourrait dans les Académies sans savoir ni grec ni latin... » Ni grec, ni latin, voilà le crime ! — A cette galerie de portraits il en manque un, celui 4e Marmontel lui-même. Notre « homme du commun » l’a peint d’un mot en le nommant l’eunuque du sérail.
Toujours est-il qu’à un de ces dîners du sérail d’homi mes, Joseph Vernet se laissa choir lourdement dans un piège que lui tendit la coquetterie de l’amphitryon. Madame Geoffrin poussait jusqu’au raffinement de la diplomatie la plus compliquée le soin de s’attacher ses hôtes, et de les attacher les uns aux autres par des fils invisibles. Marmontel venait à ce moment d’obtenir un succès de larmes avec sa Bergère des Alpes, conte insipide, composé sur les bords de la Seine par un homme qui n’avait jamais vu les Alpes, et qui, en fait de bergers, ne connaissait que les Limousins. Madame Geoffrin imagina de demander au peintre un tableau dont le sujet serait un épisode du roman. Joseph Vernet s’exécuta de bonne grâce. Hélas ! la peinture est restée à la hauteur de l’inspiration : juste châtiment d’une faiblesse que rien n’excuse. Cependant au Salon de 1763 la Bergère des Alpes ^ eut un double succès. Diderot seul protesta, et l’on sait s’il avait la manche large pour son peintre favori : — « Je ne trouve, dit-il, ni le conte ni le tableau bien merveilleux. Les deux figures du peintre n’arrêtent ni n’intéressent. On se récrie beaucoup sur le paysage, on prétend qu’il a toute l’horreur des Alpes vues de loin. Cela se peut, mais c’est une absurdité ; car pour les figures et pour moi qui m’assieds à côté d’elles, elles ne sont qu’à peu de distance, nous touchons à la montagne qui est derrière nous, cette montagne est peinte dans la