LA VUE DE DIEPPE
trouvé des fonds. Le retour de la paix ramenait au moins des espérances. Toutefois il ne pouvait être question de retourner en Bretagne. Mais pourquoi sacrifier du même coup les autres ports désignés par l'Itinéraire ? Le Havre surtout offrait des ressources pittoresques que Joseph Vernet eût appréciées. On laissa de côté et le Havre, et Calais, et Dunkerque, et l’on se rabattit sur une localité de bien moindre importance, le port de Dieppe.
Joseph Vernet s’y rendit au commencement de septembre. Il était seul, afin d’en finir plus tôt et de dépenser moins. Le point de vue fut vite choisi. Dès le lendemain de son arrivée, en mettant le nez à la lcnôtre, le peintre vit aborder une à une les barques de pêcheurs qui viennent de la haute mer pour vider leurs filets. Cette marée pantelante jetée sur le quai, où les marchandes se la disputent, lui parut un spectacle pittoresque et le vrai sujet de son tableau. Il prit plaisir à dessiner chaque espèce de poisson. Autour des raies, des turbots, des loups de mer, des esturgeons et des huîtres, il groupa les costumes pittoresques de la Normandie; il n’oublia pas le marchand d’objets d’ivoire; il eut soin de placer tout au premier plan trois Polletais dans leur accoutrement de carnaval, la toque de velours noir ornée de verre filé, la casaque bleue galonnée sur toutes les coutures, la cravate à glands d’argent, la veste brodée de fleurs, les culottes passementées et effilochées, les bas de soie et les souliers de drap à boucles d’argent. Le quai Henri IV s’étend à gauche; en face le faubourg du Pollet entasse ses pignons; et plus loin, la falaise montre ses flancs crayeux percés de grands trous.
Le 20 octobre, Joseph Vernet était de retour à Paris, bien décidé cette fois à ne pas terminer son tableau sur place. 11 rapportait des croquis, le dessin de l’ensemble, tous les détails saisis au vol; il n’avait pas à craindre
ici que le changement de latitude modifiât la qualité du Ion local; le ciel nébuleux de Paris valait bien les brouillards de Dieppe. Il prit donc ses aises, peignit à ses heures, et ce n’est que deux ans plus tard, en 1765, qu’il termina la Vue de Dieppe, la dernière de la suite des Ports de France.
Ainsi fut accomplie en dix ans, — 1753-1763, — la grande et unique mission confiée par le roi de France au premier peintre de marines de son temps. Joseph Yernet, on doit le reconnaître, s’en est acquitté avec un rare bonheur. Aucun palais, aucun musée de l’Europe ne peut montrer une suite de peintures topographiques comparables à ces quinze tableaux des Ports de France. D’autres souverains avaient eu, avant Louis XV, l’idée de représenter en peinture les principales villes qui faisaient leur orgueil ou leur richesse. Il existe, en Italie notamment, plusieurs exemples de décorations de ce genre. Mais ni les vues à vol d’oiseau qui ornent la cour du Palais Vieux, à Florence, ni les cartes géographiques peintes à fresque tout le long d’une galerie du Vatican à Rome, ne sauraient approcher de l’œuvre à laquelle Joseph Vernet a attaché son nom; œuvre aussi remarquable par l’exactitude des lieux que par le sentiment pittoresque, par l’intelligence de l’ensemble que par la multiplicité des détails; œuvre unique, où le génie du peintre a su réunir, sous la forme la plus attrayante, la précision d’un document officiel à la dignité d’une œuvre d’art.
Le succès des tableaux des Ports de France s’accrut encore du succès des estampes qu’en gravèrent Cochin et Le Bas. Les conditions de la publication avaient été arrêtées entre les graveurs et le peintre en 1753. Les graveurs se lièrent par un acte de société qui leur donnait part égale dans la propriété des planches et dans le produit. Quant au peintre, il est malaisé de définir sous
quelles réserves il céda le droit de reproduction de son œuvre. On n’avait pas à cette époque les mômes délicatesses que nous en matière de propriété littéraire et artistique. Les tableaux des Ports appartenant au roi, il est à croire que les graveurs, pour obtenir le privilège de les reproduire, s’adressèrent beaucoup plutôtà M. de Marigny qu’à Joseph Vernet. Cependant, une part fut faite au peintre dans la distribution des estampes. Les Livres de Raison le montrent recueillant des souscriptions pour son propre compte; il vend des estampes; il en expédie à des marchands pour être vendues à son profit; et, sa part épuisée, il envoie chercher des épreuves chez Cochin. Mais quant à cette part ellemôme, rien ne l’indique d’une façon précise. On peut à peine se livrer à des conjectures.
C’est à Cette que Joseph Vernet commença, en 1736, à recueillir des souscriptions. A Bordeaux, leur nombre s’élevait déjà à cinq cent soixante-deux. Il ne fit qu’augmenter à Bayonne et à La Rochelle. A Paris, il se compléta d’une foule de noms illustres. La plupart des souscripteurs, ceux de Cette entre autres, avaient payé sur parole. Or, la première livraison ne parut que quatre ans après 1736. A voir tant d’empressement et tant de patience, on comprend la portée que le public du temps attribuait au travail de Vernet. Si ces tableaux et les estampes des ports éveillèrent dans toute la France de si nombreuses sympathies, c’est que c’était là une œuvre vraiment nationale. Au milieu de l’abaissement de notre marine, le patriotisme français accueillit avec le même enthousiasme la victoire de Port-Mahon et la représentation de ces places fortes qui permettaient d’espérer de nouveaux triomphes.
La première livraison des estampes des ports parut en octobre 1760; elle comprenait le Port neuf ou V Arsenal de Toulon (n° 1), l’Intérieur du port de Marseille (n° 2),
la Madrague ou la Pêche du thon , vue du golphe de Baudot (n° 3), et l’Entrée du port de Marseille (n° 4). Toutes ces estampes sont sans dédicace; elles portent les armes du roi et une légende uniforme, où sont énumérés tous les titres du marquis de Marigny. La deuxième livraison parut deux: ans après, en 1762; c’étaient le Port vieux de Toulon (n° 5), la Ville et la rade de Toulon (n°6), le Port d’Antibes (n°7), et le Port de Cette, en Languedoc (n° 8). La troisième suivit en 1764; elle se composait des deux Vues de Bordeaux et des deux Vues de Bayonne (n01 9, 10, 11 et 12). Mais entre la troisième et la quatrième livraisons, il s’écoula trois ans. Les graveurs attendaient que le peintre complétât le nombre des tableaux promis. Ils se résignèrent enfin, en 1767, à faire paraître une demi-livraison : le Port de La Rochelle et le Port de Roche fort (nos 13 et 14).
Après ccs deux estampes, il semble que la publication soit terminée; ce n’est qu’en 1773 que Le Bas se ravise; il demande h Martini l’eau-forte du Port de Dieppe , l’achève ou la fait achever dans sa boutique et la publie, trois ans plus tard, sous le n° 13.
Le public cependant, à qui l’on avait promis cinq livraisons de quatre estampes, c’est-à-dire en tout vingt estampes, attendait toujours le complément. Mais Vernet en avait fini avec les Ports de France. Les graveurs essayèrent de se passer de lui. Cochin s’en alla dessiner une Vue du Havre, Le Bas et Martini la gravèrent, et en 1780 on la publia sous le n° 17, avec une dédicace à M. d’Angivilliers. Le public, paraît-il, accepta la substitution le mieux du monde, si bien que quelques années plus tard l’idée fut reprise, et Basan, un autre entrepreneur de gravure, spéculant encore sur le succès des Ports, ût paraître, dans le môme format que les seize estampes de Le Bas, sans oser toutefois en reproduire les armes et la légende, une Vue de Rouen , portant le
n° 17. Mais il n’osa continuer, et le nombre des vingt estampes promises ne fut jamais complété.
Chaque livraison des estampes des Ports se vendait au public 36 livres, ainsi que nous l’apprend le journal de Wille. C’est aussi à ce prix que Joseph Yernet la livre à ses souscripteurs. Cependant les amis bien intimes, Vialy, par exemple, ne payaient que 24 livres. Pour d’autres, au contraire, les amateurs raffinés qui ne veulent que des épreuves avant la lettre ou des épreuves d’auteur, le prix s’élevait à 12 et 13 livres la pièce. La collection complète des seize estampes, en épreuves ordinaires, coûtait alors 144 livres. En 1773, à la vente de Mariette, elle atteignit 200 livres, et 380 à celle de Randon de Boisset, en 1777. Aujourd’hui ce prix est bien tombé. On connaît quatre états de cette collection. Nous avons vu vendre à 7 francs la pièce les épreuves du premier état, à l’eau-forte pure. — Le deuxième état, avant la lettre, et non terminé, est l’eau-forte de Cochin, avec quelques travaux de Le Bas. — Le troisième état, avant la lettre et terminé, ne dépasse pas aujourd’hui le prix de 80 francs. — Quant au quatrième état, terminé et avec la lettre, les épreuves anciennes se vendent 2 fr. Les planches existent encore. On en tire tous les jours des épreuves blafardes qui s’en vont faire leur tour de France dans la balle du colporteur et s’étaler honteusement sur les quais des ports qu’elles représentent.
Les estampes des ports furent exposées aux Salons de 1761, 1763, 1765, 1767, 1779 et 1781. Diderot leur fit dès le principe un très-mauvais accueil. « Le Bas et Cochin gravent de concert les ports de mer de Yernet. Mais Le Bas est un libertin qui ne cherche que l’argent, et Cochin est un homme de bonne compagnie qui fait des plaisanteries, des soupers agréables, et qui néglige son talent. Il y a, ajoute-t-il, il y a à Avignon un certain Balechou, assez mauvais sujet, qui court la môme
carrière et qui les écrase. » (Salon de 1763.) N’en déplaise à Diderot, on frémit en pensant à ce que seraient devenus les aimables tableaux des ports sous le burin savant de Balechou. Mais Diderot n’est pas homme à lâcher ni une idée ni un individu quand une fois il s’en est coiffé. En 1763, il reprend sur le môme ton : « C’est Le Bas qui a porté le coup mortel à la bonne gravure parmi nous, par une manière qui lui est propre, dont l’effet est séduisant, et que tous les jeunes élèves se sont efforcés d’imiter inutilement.il a publié quatre estampes de la troisième suite des ports de France de Yernel. C’est Cochin qui a fait les figures, et c’est ce qu’il y a de bien. Ces associés n’ont pas pleuré bien amèrement la mort de Balechou... Ah! Balechou, ubi,ubi es? » — En 1767 : « Deux estampes de la quatrième suite des ports de France, gravures médiocres, faites en commun par deux habiles gens, dont l’un aime trop l’argent et l’autre trop le plaisir. Ce n’est pas seulement à Vernet, c’est à eux-mômes que ces artistes sont inférieurs; l’un a fait les figures par dessous jambe et Le Bas les ciels. » Ce n’est pourtant pas une œuvre toute à dédaigner que cette collection des quinze estampes des ports de France. Il y a telle vue dont l’effet, très-heureusement rendu, fait honneur à Le Bas; et quant à Cochin, comment ne pas lui savoir gré de l’esprit avec lequel il a su saisir et reproduire les spirituelles figures qui peuplent les premiers plans ! Une exécution plus savante, une gravure plus couverte et plus poussée au noir, en accusant davantage l’effet, aurait supprimé les détails. La pointe aisée de Cochin et le burin sommaire de Le Bas les font au contraire valoir, et conservent ainsi à ces estampes leur principal intérêt. Si les ports de France de Vernet, en peinture ou en gravure, nous intéressent aujourd’hui, c’est moins comme œuvres d’art qu’à titre de documents historiques. Bien d’autres artistes du
!3<r^ LES ESTAMPES DES PORTS DE FRANCE.
xyiii* siècle se sont appliqués au costume. Mais les uns n’ont représenté que des figures isolées, oii la vie manque. D’autres ont suivi la fantaisie aux dépens de la vérité. D’autres se sont limités à une certaine classe. Chardin est bourgeois, Moreau est Parisien, et du grand monde. Joseph Vernet seul a peint la foule. Chez lui, les costumes de toutes les classes et de tous les âges se coudoient librement, la noblesse à côté du bas peuple, le militaire près du bourgeois; le paysan, fidèle aux traditions du terroir, à deux pas du petit maître qui reçoit le mot d’ordre de Paris; le galérien tout contre la grande dame.
« ... Sur les bords d’un vaste bassin Un peuple innombrable fourmille,
Calfate une tartane, élève un magasin.
Transporte le café, l’indigo, la vanille,
D’huile et de vin fait rouler les tonneaux.
De sucre et de tabac voiture les bocaux.
Le soldat, la femme, la fille,
L’officier aux traits valeureux,
Le jeune abbé, le sergent, le chanoine,
Le commerçant, le procureur, le moine.
Le conseiller aux longs cheveux,
Le pâtre, le paysan, la timide bergère.
Le commis insolent, l’impudente harangère.
Le philosophe sourcilleux.
Le petit maître qui s’admire.
L’amoureux transi qui soupire.
Et le partisan dédaigneux1... »
11 y a, je le veux bien, dans ces rapprochements un peu d’apprôt, un certain air de dimanche. Les costumes semblent tirés tout exprès de l’armoire, et ceux qui les
1. E pitre à monsieur Vernet, peintre du Roi, membre de T Académie royale de peinture et sculpture, par M. Bouquier. — A Amsterdam, et se trouve à Paris, chez Monory, 1773. — C’est une plaquette de trente-une pages, où la verve du poëte s’épanche en plus de cinq cents vers d’un goût douteux.
portent se laissent trop voir. Mais il y a avant tout une fidélité qu’on sent instinctivement comme la ressemblance d’un portrait, un esprit qui sait se borner au mouvement et à l’agencement des groupes sans chercher des effets de friperie pittoresque, un soin enfin, une conscience qui n’omet aucun fait caractéristique. La collection des ports de France est une galerie de portraits, ou, mieux encore, c’est la chambre obscure du xviii* siècle. Joseph Yernet s’y montre sous un aspect nouveau. S’il n’eût pas été le grand peintre de marines que l’on admire, il eût fait le plus délicieux des peintres de mode. Il possède à un degré éminent l’esprit du costume, et par costume, il entend bien ce qu’il faut entendre, non pas seulement la forme et la couleur des habits, mais la façon de les porter, l’allure qu’ils impriment au corps, les manières, les mœurs d’une époque. Cet esprit du costume, c’est avec l’intelligence de la mer, la qualité fondamentale de son génie; c’est la qualité de race des Vernet. Voyez Carie, avec ses Incroyables, ses chasses, ses troupiers, autant d’œuvres caractéristiques du temps où il a vécu. Voyez Horace, le costumier des batailles, portant jusqu’aux époques bibliques la préoccupation du costume réel. Chose étrange! le môme instinct qui poussa Joseph Vernet ù unir son fils à la fille de Moreau jeune, le plus grand dessinateur des modes de son siècle, semble avoir rapproché de nos jours dans une alliance analogue Horace Vernet et Paul Delaroehe, deux peintres aussi pénétrés l’un que l’autre de cet esprit du costume, qui est, si l’on y veut prendre garde, la moitié de la vérité historique.