COLLÈGUES ET AMIS
Grâce à ces liaisons antérieures, Joseph Vernet put se regarder à l’Académie comme chez lui. Ses autres collègues d’ailleurs s’empressaient à lui faire fête. L’architecte Gabriel lui demanda deux tableaux; l’architecte Lecarpentier tout autant. Pareille commande lui vint de Descamps, l’organisateur des écoles gratuites de dessin, le biographe des peintres flamands et hollandais. L’aimable peinture de Yernet savait entrer partout et se faire aimer de tous, môme des artistes.
En dehors de l’Académie, c’est surtout de ses compatriotes, comtadins et provençaux, que Joseph Yernet aime à s’entourer. J’imagine qu’une de ses premières visites fut pour la rue d’Argenteuil, derrière la paroisse Saint-Roch. Là demeurait son ancien maître , le fils du décorateur de chaises d’Aix, Louis-René Viali, alors âgé de quatre-vingt-trois ans. Yiali était établi à Paris depuis dix ans et plus; membre de l’Académie de Saint-Luc, il prenait une part active à ses expositions , et comme peintre de portraits et comme peintre de marines. En 1756 il n’exposait pas moins de douze tableaux de ce genre : l’un eut l’honneur d’entrer dans la galerie du comte de Vence; trois ont été gravés, et les estampes ne donnent pas une bien haute idée du talent de Viali. Le portrait était mieux son fait. Celui du centenaire Annibal Camoux, gravé par Lucas, eut un certain succès. En 1753, il en exposait neuf, entre autres celui deM. Franque, architecte, et son épouse. Joseph Vernet retrouvait en effet à Paris ce compagnon de sa jeunesse , ce fils d’Avignon, François Franque, et il le retrouvait nanti d’un bon emploi , inspecteur des bâtiments de l’hôtel des Invalides. Quel plaisir aussi de serrer dans ses bras Duplessis, converti du paysage au portrait et devenu peintre à la mode! Parmi les amis de Joseph Vernet, se rencontrent encore : Beaufort, un des fondateurs de l’Académie de Marseille, membre de l’Académie de Paris eu
QUELQUES OUBLIÉS. iU
i771, et comme tel, justiciable de Diderot, qui ne le ménage guères; Barthélemy Ollivier, peintre ordinaire du prince deConti, héritier, dans ses eaux-fortes , de l’esprit de Watteau, et auteur de quatre tableaux agréables placés au Musée de Versailles; Joseph-François Parrocel, peintre médiocre, dont les filles, peintres aussi et musiciennes, empruntent à Joseph Vernet des ariettes et des morceaux d’opéra; Joseph Boze, peintre breveté de la guerre sous le ministère Brienne, moins connu par ses estimables portraits que par son dévouement aux malheurs de Louis XVI et de Marie-Antoinette. Bien d’autres artistes du midi de la France apparaissent sur les Livres de Raison à titre d’amis, de correspondants ou de simples visiteurs. Les adresses donnent les noms de « M. Arnulphi, » Claude Arnulphi, peintre de portraits à Marseille; — « M. Louis ou Loys, de Montpellier; » — « M. Crossicr, peintre provençal, » nommé Croisier par le catalogue du Musée d’Orléans, qui possède de lui deux dessins; — «M. Julien, » Simon Julien, de Toulon; — « M. Henry, » celui qu’un critique en colère avait baptisé le Singe de Vernet; « M. Michel; » et quelques autres. Pour la plupart, cette ligne jetée sur les pages d’un livre d’adresses par la main distraite de Vernet est le seul document qui conserve à la postérité le souvenir de leur existence.
L’histoire n’a pas souci des humbles. C’est assez nous appesantir sur les amités obscures de Joseph Vernet. La vie d’un artiste ne se renferme pas dans les limites de son art. En dehors du cercle de ses collègues, il se trouve forcément en contact avec le public. Or, c’est là que, bien souvent, au lieu de roses, il ne rencontre que des épines, et la plus aiguë, la plus incisive de toutes, la critique.