LA CRITIQUE
La critique d’art au xvm® siècle. — Diderot.
Il y avait dans le talent de Joseph Vernet une tendance idéaliste qui le rapprochait des esprits les plus distingués de son temps. Loin de s’astreindre à une reproduction servile de la matière, on le voyait choisir les objets que son intelligence lui désignait comme les plus intéressants, mêler au spectacle de la nature des scènes humaines dont l’intention bien écrite n’échappait à personne, combiner avec réflexion les éléments dramatiques de ses tableaux , s’attacher, en un mot , à reproduire moins la beauté de la nature que l’esprit de cette beauté. Rien ne pouvait mieux le servir en France, chez un peuple plus littéraire qu’artiste, où l’art, pour être compris , a besoin de se greffer sur les lettres. Aussi Joseph Yernet fut-il adopté tout d’abord par le public éclairé. Les gens de lettres le saluèrent comme un des leurs. A Rome, il avait connu l’abbé Leblanc. A Paris, le salon de madame Geoffrin lui fut ouvert. Là il rencontra Marmontel , il séduisit Grimm, il tourna la tête à Diderot. Tous trois louèrent en lui l’homme d’esprit, le peintre littéraire aux yeux duquel l’idée a le même prix que la forme ou la couleur. Diderot, plus profond, sut démêler chez Vernet un double caractère, qui l’aida à le comprendre mieux que Yernet ne se comprenait luimême. Pour le philosophe encyclopédiste, habitué à remonter des effets aux causes, et à admirer, sans la définir, la puissance créatrice de la nature , l’organisation d’un tel homme présentait un fait exceptionnel. C’est par la puissance de son génie créateur que Joseph Yernet étonne et étourdit Diderot. Le charme des qualités
DIDEROT
pittoresques le frappe moins que cette prodigieuse facilité avec laquelle l’artiste sait faire, selon le mot de la Dauphine, la pluie et le beau temps. — « Vingt-cinq tableaux , s’écrie-t-il , vingt-cinq tableaux ! et quels tableaux! C’est comme le Créateur, pour la célérité; c’est comme la nature, pour la vérité. On dirait de Vernet qu’il commence par créer le pays, et qu’il a des hommes, des femmes, des enfants en réserve, dont il peuple sa toile comme on peuple une colonie; puis il leur fait le temps , le ciel , la saison , le bonheur, le malheur qu’il lui plaît. C’est le Jupiter de Lucien, qui , las d’entendre les cris lamentables des humains, se lève de table cl dit : « De la grêle en Thrace; » et l’on voit aussitôt les arbres dépouillés , les moissons hachées et le chaume des cabanes dispersé : « La peste en Asie , » et l’on voit les portes des maisons fermées , les rues désertes et les hommes se fuyant : « Ici un volcan ; » et la terre s’ébranle sous les pieds , les édifices tombent , les animaux s’effarouchent, et les habitants des villes gagnent les campagnes : «Une guerre là; » et les nations courent aux armes et s’entr’égorgent : «En cet endroit une disette; » et le vieux laboureur expire de faim sur sa porte. Jupiter appelle cela gouverner le monde, et il a tort. Vernet appelle cela faire des tableaux , et il a raison *. » — Ailleurs, c’est avec un degré d’exagération de plus, voire une pointe de blasphème , la même surprise exprimée par un tour de phrase analogue : « Ce qu’il y a d 'étonnant , c’est que l’artiste se rappelle ces effets à deux cents lieues de la nature, et qu’il n’a de modèle présent que son imagination ; c’est qu’il peint avec une vitesse incroyable; c’est qu’il dit : Que la lumière se fasse, et la lumière est faite ; que la nuit succède au jour, et le jour aux ténèbres, et il fait nuit, et il fait jour; c’est que son