Ibid
DIDEROT
ter dans les eaux, nager vers la chaloupe, s’y attacher... J’ai vu un matelot entraîner après lui sa femme, qu’il avait ceinte d’un câble par le milieu du corps... 11 nageait; ses forces commençaient à défaillir; sa femme le conjurait de se sauver et de la laisser périr. Cependant la flamme du vaisseau éclairait les lieux circonvoisins, et ce spectacle terrible avait attiré sur le rivage et sur les rochers les habitants de la contrée , qui en détournaient leurs regards. — Une scène plus douce et plus pathétique succéda à celle-là : un vaisseau avait été battu d’une affreuse tempête; je n’en pouvais douter à ses mâts brisés , à ses voiles déchirées , à ses flancs enfoncés... Je voyais de toutes parts les ravages de la tempête ; mais le spectacle qui m’arrêta , ce fut celui des passagers qui , épars sur le rivage , frappés du péril auquel ils avaient échappé, pleuraient, s’embrassaient, levaient leurs mains au ciel, posaient leurs fronts à terre; je voyais des filles défaillantes entre les bras de leurs mères , de jeunes épouses transies sur le sein de leurs époux; et, au milieu de ce tumulte , un enfant qui sommeillait paisiblement dans son maillot... Je voyais toutes ces scènes touchantes , et j’en versais des larmes réelles '. » — Les larmes ! Diderot les aime. Yernet, comme Greuze , lui donnait à pleurer. Devant Yernet, comme devant Greuze, Diderot pleure avec joie et applaudit en larmoyant 2.
Ainsi vu à travers les larmes et sous la pression d’un enthousiasme fiévreux, Vernet grandit de cent coudées. Ce n’est plus un peintre, c’est un poète, c’est un philosophe. On peut l’admirer sans déroger. Les plus hommes d’esprit n’ont plus qu’à saluer en lui un confrère. Tout ce qui se pique de penser doit sans tarder se procurer un tableau de Yernet pour le placer à côté de la biblio-