DIDEROT. — SALON DE
thèque qui contient les œuvres de Voltaire, de d’Holbach et d’Helvétius. Tout un siècle raisonneur adopte Vernet, et c’est Diderot qui fait les frais de l’adoption.
On objectera que les Salons demeuraient inédits. Sans doute ; Diderot les écrivait dans le mystère. Mais ne les lisait-on pas un peu sous le manteau? Admettons que personne à Paris n’en avait la primeur, pas môme madame Geoffrin : n’est-il pas évident que Diderot, avant d’écrire ses Salons, les parlait? Comment un homme à impressions si vives aurait-il pu cacher ses impressions jusqu’au moment de les jeter sur le papier? Cet enthousiaste attendait, pour s’exalter à froid, d’ôtre rentré chez lui et d’avoir fermé sa porte? Non. Il suffit de lire une page des Salons pour se convaincre qu’ils sont l’œuvre d’un grand causeur qui se souvient. Il semble qu’on suive Diderot au Louvre, qu’on le voie s’arrêter devant les tableaux de Vernet, et, par son geste et son regard, exprimer ce qu’il sent; il semble qu’on l’entende, saisissant le bras de son interlocuteur, lui dire avec feu : — u Oubliez toute la droite de ce Clair de lune, couvrez-la, et ne voyez que les rochers et l’esplanade de la gauche, et vous aurez un beau tableau, etc... » — Et cet interlocuteur, Diderot le nomme, c’est Chardin, c’est Greuze, c’est Vernet lui-môme : — « Vernet dit qu’il laisse au temps le soin de montrer à ses critiques combien ils jugent mal. Il observait à cette occasion. . . » — « Ce Vernet, ce terrible Vernet, joint la plus grande modestie au plus grand talent. Il me disait un jour. ...»
Diderot a écrit neuf Salons, de 1759 à 1781. Il est curieux de suivre pendant cette longue période les évolutioris de sa critique en ce qui touche Joseph Vernet. Le premier a paru dans la Correspondance littéraire de . Grimm : ce n’est qu’un prélude ; mais déjà la note est trouvée : — «Nous avons une foule de marines de Vernet, les unes locales, les autres idéales, et dans toutes, c’est
la même imagination, le même feu, la même sagesse, le même coloris, les mêmes détails, la même variété. Il faut que cet homme travaille avec une facilité prodigieuse... Les mers se soulèvent ou se tranquillisent à son gré, le ciel s’obscurcit, l’éclair s’allume, le tonnerre gronde, la tempête s’élève, les vaisseaux s’embrasent, on entend le bruit des flots, les cris de ceux qui périssent; on voit... on voit tout ce qu’il lui plaît.»
En 1761, quelques lignes seulement sont consacrées aux Vues de Bayonne , et ces lignes sont presque un blâme, quand les tableaux, au contraire, se recommandent par des qualités que Vernet n’a pas toujours su rencontrer dans la suite des ports de France. Diderot avait mal dîné ce jour-là. Il ajoute en fronçant le sourcil : « La grande réputation de l’auteur fait aussi qu’on est plus difficile; il mérite bien d’être jugé sévèrement. »
Mais ce projet de sévérité ne tint pas au Salon suivant*. Le critique débute par une longue variation sur la note de 1759. — « Quelle immense variété de scènes et de figures ! quelles eaux 1 quels ciels ! quelle vérité 1 quelle magie ! quel effet ! C’est Vernet qui sait rassembler les orages, ouvrir les cataractes du ciel et inonder la terre ; c’est lui qui sait aussi, quand il lui plaît, dissiper la tempête, et rendre le calme à la mer et la sérénité aux cieux... » Divisé en paragraphes à peu près égaux, ce début a le nombre et la marche solennelle de strophes lyriques. Puis vient l’examen détaillé des tableaux, La Nuit par un clair de lune , les Vues de Rochefort et de la Rochelle, et enfin la Bergère des Alpes, et toujours cette admiration un peu bourgeoise pour une qualité secondaire : — « La fécondité de génie et la vitesse d’exécution de cet artiste sont inconcevables. Il eût em-
1. Salon de 1763, publié dans la Revue de Paris du 15 août 1857.