DIDEROT. — SALON DE
Vous aurez peine à deviner à propos de qui je fais cette observation; c’est à propos de Vernet; oui, de ce Vernet que j’aime, à qui je dois de la reconnaissance, et que je me plais tant à louer, parce que je satisfais mon penchant sans tomber dans l’adulation. — Entre ses compositions, vous vous seriez arrêté de préférence devant une tempête et un brouillard. . . Le reste n’est pas de la force de ces morceaux, à beaucoup près... On y sent la pratique. Çe n’est pas qu’il n’y ait un mérite réel à les avoir faits; si c’étaient les premiers qu’on vit, on en aurait la tête tournée; mais on le compare à lui-même, et c’est lui qui se blesse. Il est bien de peindre facilement, mais il faut éviter la routine qui donne aux productions en tout genre un air de manufacture. Ce n’est pas à Vernet seul que je m’adresse, c’est à Saint-Lambert, à Voltaire, à d’Alembert, à Rousseau, à moi. » Voilà Vernet en bonne compagnie. Voilà aussi, chose plus rare qu’on ne croit chez Diderot, de la bonne et sensée critique d’art. Aussi bien le philosophe était en veine d’impartialité. Après un petit développement tout élogieux à propos d’un Clair de lune, développement qui reproduit l’artifice littéraire de l’année précédente, il revient à la critique, et par un demi-aveu nous donne la clef de ses faiblesses admiratives. — « C’est à regret que j’insiste sur ces minuties; je ne devrais pas les apercevoir devant cette sublime harmonie qui nous enchantait; mais je n’y suis plus, sa magie n’agit pas, et l’absence du charme me rend à toute mon impartialité. » Ce qui suit est un aveu plus complet encore. Dans les Regrets sur ma vieille robe de chambre, Diderot, s’exaltant à loisir, décrivait en deux pages dont on ne peut contester le charme déclamatoire, le tableau de Vernet qu’il possédait. — «O Dieu !... je t’abandonne tout, reprends tout; oui, tout, excepté le Vernet... Ce n’est pas l’artiste, c’est toi qui l’as fait. Respecte l’ouvrage de
l’amitié et le tien.... O mon ami, le beau Vernet que je possède ! Le sujet est la fin d’une tempête sans catastrophe fâcheuse... Que cet artiste a d’esprit!... comme toute cette scène est vraie! comme tout est peint avec légèreté, facilité et vigueur !... Si vous voyiez le bel ensemble de ce morceau : comme tout y est harmonieux, comment les effets s’y enchaînent... comme ces figures sont disposées, vraies, agissantes, naturelles, vivantes; la force dont elles sont peintes, la pureté dont elles sont dessinées... la vérité de ces eaux; ces nuées, ce ciel, cet horizon!... Venez voir mon Vernet, mais ne me l’ôtez pas... » — Deux ans après, dans son Salon de 1769, voici en quels termes il s’exprime : — « Venons à présent au tableau dont je vous ai déjà entretenu, et que je tiens de son amitié. La reconnaissance a eu son moment, il faut que l’éiquité ait le sien. Je persiste. Le ciel, les eaux, l’arbre déchiré, les nues, sont de la plus grande beauté; mais je ne m’en impose pas sur le reste. En dépit des attraits de la propriété, je ne suis pas aussi content des roches, de la terrasse et des figures. Les figures sont un peu colossales, je le sens, et il n’y a pas assez de liaison entre elles; elles ne font pas masse... » De la reconnaissance à l’équité, la distance nous paraît un peu forte. Entre les deux se placent ces lignes du Livre de Raison : — « Le 10 déc. (1768), j’ay reçu pour un tableau que j’ay fait pour M. Diderot, 600 liv. »
Le Salon de 1771 offre un intérêt particulier. Publié, comme le précédent, dans la Revue de Paris , par M. Walfredin, qui en possède le manuscrit, il ne paraît pas avoir jamais été terminé. C’est un canevas, une simple réunion de notes. Quelques parties seulement sont rédigées, et il est difficile d’y reconnaître la main de Diderot, tandis que les notes le montrent tel qu’on se le figure devant les tableaux mêmes, avec son enthousiasme prime-sautier, la naïveté de ses impressions, et ce