LA CRITIQUE D’ART
des jugements tout faits. Bientôt, à ces ébauches de critique se joignirent des descriptions raisonnées, des lettres, des brochures anonymes. En 1746, Lafont de Saint-Yenne prit la parole avec une autorité dont on n’avait encore aucune idée. A son exemple, les hommes de lettres se crurent appelés à dire leur avis sur des œuvres que la plupart comprenaient peu. Le public, toujours avide de nouveauté, se hâta de les lire. Ainsi, la critique devint, comme les expositions, une habitude. Dès lors, les Lettres, les Réponses, les Réflexions , les Observations, les Jugements se croisèrent de toutes parts. L'année 1753 en vit tomber une avalanche. Le Mercure substituait au catalogue annoté un véritable compterendu. Fréron publiait l 'Éloge du Salon et des peintres en général. Grimm, dans sa Correspondance littéraire, daignait s’occuper des artistes et de leurs œuvres. L’abbé Leblanc continuait à prôner ses amis. Au plat jugement de l’abbé Laugier succédaient les Sentiments de l’abbé Garrigues de Froment. Lacombe, Huquier, Estève, publiaient tour à tour leur opinion. Jombert, brochant sur le tout, à la critique des tableaux ajoutait la critique des critiques et réfutait à la fois Estève, Lacombe et Huquier.
On a vu quel bon accueil Joseph Vernet reçut d’abord de cette presse militante. Ce n’étaient qu’éloges et sucreries. En 1753, un peu de fiel osa se mêler à ces douceurs. Pendant que Grimm le louait de «son agréable talent, » pendant que l’abbé Laugier se déclarait content de ses tableaux, « parce que la nature y est bien imitée; » pendant que, plus hardis, l’abbé Leblanc et Lacombe l’égalaient à Claude le Lorrain, une voix s’éleva qui osa dire : « On lui a quelquefois reproché de donner dans l’une de ces deux extrémités : de faire jaune s’il ne faisoit gris. Ce reproche, par malheur, n’est pas sans fondement... » — En vain, Huquier écrivait : « Si je vous