BACHAUMONT
Cette touchante modestie, dont le Mercure n’aurait pas dû se départir, et dont son directeur ‘lui donnait l’exemple, lui fit cependant défaut au Salon suivant : — « M. Vernet mérite les mômes louanges, si tant est que ce soit louer que de dire les vérités... Nous retrouvons en lui Claude Lorrain; pour la couleur et la touche de tous les objets animés, il est le Berghem de la France. » — En cette année 1765, un nouvel athlète descendit dans l’arène, c’était Bachaumont, l’auteur des Mémoires secrets de la république des lettres. Amateur d’un goût éprouvé, Bachaumont, dans les deux Salons qu’il a publiés en 1767 et 1769, a le mérite de louer sobrement et de voir assez juste. Il ne se dissimule pas combien le genre adopté par Joseph Vernet est circonscrit; il ne lui fait pas un crime de ses répétitions ni un titre de gloire de l’importance accordée aux figures. Mais il sait relever ses inadvertances et le ramener au respect de la vérité locale, trop facilement sacrifiée.
Bachaumont cependant se fourvoie, lorsqu’à l’exemple de plusieurs critiques contemporains, et de Diderot lui-môme, il nomme Loutherbourg, le rival, le digne émule, presque l’égal de Joseph Vernet. On sait que Loutherbourg, qui ne doutait de rien, s’est amusé à peindre des tempêtes, des couchers de soleil, des marines, comme il a peint des paysages, des animaux et des tableaux d’histoire. Mais l’identité des sujets traités par les deux peintres pouvait-elle amener entre eux une telle confusion? Il n’était pas besoin d’un coup-d’œil bien exercé pour découvrir, sous le faux éclat de Loutherbourg, le vide d’une peinture toute de pratique. Homme d’esprit, praticien habile, Loutherbourg n’a vu la mer que dans les marines de Vernet, et n’a appris que dans ses naufrages les désastreux eü'ets de la tempête. Il sut s’assimiler ces éléments d’emprunt, éviter les défauts, exagérer les qualités de son modèle ; à l’or des soleils
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couchants du maître, il mêla son clinquant ; il brillanta ses ciels et passionna ses figures sentimentales. Que le public ait pu prendre le change sur ces pastiches, il n’y a rien là d’étonnant. Mais que des hommes qui passaient pour connaisseurs, et qui avaient réellement un petit fonds de connaissances sérieuses, se soient laissé éblouir par un prestidigitateur habile, au point de le comparer à un peintre aussi sincère et aussi convaincu que Joseph Vernet, c’est là une preuve frappante de l’inexpérience de la critique d’art au xviii® siècle. Ou peut-être faut-il voir dans ce fait une des faiblesses inhérentes à la nature humaine. La persévérance de Joseph Vernet à suivre un genre spécial deyait lui donner des rivaux, comme son bonheur devait lui créer des jaloux. Depuis Aristide, le cœur humain n’a pas changé. L’homme le plus honnête, sans se l’avouer, sans même s’en rendre compte, appelle volontiers l’ostracisme sur une gloire dont la constance l’importune.
L’année 1769 doit marquer dans l’histoire des critiques du Salon. Si jusqu’alors quelques artistes s’étaient sentis blessés de se voir publiquement jugés par des anonymes, ils n’avaient pas songé à protester contre ce qu’ils n’étaient pas loin de regarder comme un droit. En 1769, ce fut l’Académie tout entière qui s’insurgea. Un écrivain, en qui l’on a voulu reconnaître Daudé de Jossan, avait répandu une brochure bien faite par son titre pour piquer la curiosité ‘.Lettre sur les peintures, gravures et sculptures qui sont exposées cette année au Louvre , par M. Raphaël, peintre de l’Académie de Saint-Luc, entrepreneur général des enseignes de la ville, faubourgs et banlieue de Paris, à M. Jérôme , son ami, râpeur de tabac et riboteur. Cette critique, assez spirituelle, souvent mordante, et très-juste, à en croire un contemporain, fut un événement, ou plutôt un scandale. L’Académie s’en émut. Elle porta ses doléances à