‹ Joseph Vernet et la peinture au XVIIIe siècleChapitre 90 sur 232 · A BAS LA CRITIQUE · texte numérisé non relu

A BAS LA CRITIQUE

M. de Marigny, son protecteur. Celui-ci, usant des facilités que mettait en ses mains un régime de bon plaisir, employa la police. La police arrêta le pamphlet pendant deux jours, exigea des corrections et ne le laissa reparaître que mutilé. Mauvais moyen, qui n’eut pour effet que de piquer au jeu la malignité des critiques. L’Académie était mieux inspirée, lorsque, cherchant à opposer pamphlet à pamphlet, elle fit rédiger par Cochin une Réponse de M. Jérôme à M. Raphaël. Mais l’ouvrage de l’apologiste parut froid, diffus, lourd, et bassement écrit. Quelques mois après, un anonyme, qui écrivait évidemment aussi sous la dictée du corps académique, inséra, dans le Mercure, un article sur la critique par rapport à l'art de la peinture, qui a la prétention d’être un article de fond. « Le peintre, y est-il dit, doit être protégé contre la critique, parce que la critique a l’avantage de se répandre partout en peu de temps, tandis que le tableau ne peut la suivre pour la démentir. Comme père de famille et supportant les charges de l’État (on n’osait ajouter comme membre d’un corps privilégié), le peintre a droit au paisible exercice de sa profession. » Et l’on citait l’exemple de Natoire,' qu’une critique trop vive sur un de ses tableaux destiné à une église de Marseille, exposa, de la part de la fabrique, à des difficultés rebutantes. On invitait « le respectable magistrat qui préside aussi heureusement aux lettres qu’à la tranquillité publique, à en arrêter désormais l’indiscrétion, surtout ce ton de plaisanterie qui ne prouve rien, mais qui nuit plus que des observations judicieuses. » — «Cet art, poursuivait l’auteur anonyme, a ses principes, ses règles, et aussi ses mystères, qui ne peuvent être connus sans les avoir pratiqués, et presque toujours nos petites brochures critiques annoncent autant d’ignorance que de malignité. » — Il terminait en déclarant que ces réflexions étaient l’œuvre « d’uu

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simple citoyen, qui sait, à la vérité, l’un des plus beaux arts qu’ait inventés l’adresse humaine , mais qui aime encore mieux et l’ordre et la justice. » Et il signait de l’initiale B.

Yernet traversa ce bourbier sans recevoir trop d’éclaboussures, grâce au financier de La Borde, qui avait refusé de laisser exposer au Salon les marines exécutées pour lui. Cette maladresse du financier fut pour le peintre la queue du chien d’Alcibiade. Depuis Diderot jusqu’à M. Raphaël, pas un critique ne manqua d’aboyer au financier, et la plupart, en aboyant, oublièrent de mordre. Toutefois, Vernet, par esprit de corps, se montra, parait-il, aussi blessé que ses confrères. — «Croiriez-vous, dit le Chinois au Salon, queM. Vernet, comme les flots qu’il a peints si supérieurement, se laisse agiter par le vent de la critique? Au moment où l’on louoitpar projet formé ses anciens tableaux, il foudroyoit cette malignité par deux morceaux qui ont coupé la parole aux plaisants et mérité l’admiration de nous autres bonnes gens. » — « Si quelques envieux, reprenait le Mercure, répandent l’opinion fausse dont nous avons justifié M. Boucher, et prétendent aussi que ses premiers ouvrages sont supérieurs aux derniers, nous n’avons d’autre réponse à leur faire que de les prier d’aller voir le Soleil couchant, qui étoit encore embu quand on a ouvert le Salon. » — Enfin, Vernet avait pour se consoler les vers de M. de Camburat :

Mais que vois-je? Les vents d’Amphitrite alarmée

Bouleversent soudain les liquides états.

Les vaisseaux foudroyés volent en mille éclats.

... Tout mon sang s’est glacé d’horreur et d’épouvante.

Mais le calme flottant sur l’onde transparente

Sous un autre horizon, fait renaître en mon cœur

D’un calme inespéré le rayon enchanteur...

La susceptibilité de Vernet eut à subir au Salon sui-

DAUDÊ DE JOSSAN.

vant(1771) une rude épreuve. Daudé de Jossan, enhardi par le succès de scandale de sa Lettre de Raphaël, reprit le môme thôme, et, comme il avait eu soin de mettre Cochin dans ses intérêts, il ne fut pas inquiété. Cette fois, c’est M. Raphaël le jeune, élève des écoles gratuites de dessin, neveu de feu M. Raphaël, peintre de l’académie de Saint-Luç, qui s’adresse à un de ses amis, archi- ' tecte à Rome jlL’ auteur suppose que le Suisse du Louvre lui raconte ce qu’il a vu et entendu pendant la nuit qui a précédé l’ouverture du Salon. Ce qu’il a vu, c’est une insurrection générale des tableaux exposés; ce qu’il a entendu, ce sont les critiques, les épigrammes, les injures que se renvoyaient à la tète ce peuple de rivaux.j Le même cadre a été souvent employé depuis, et toujours avec succès, mais jamais avec plus de piquant et de grâce. La petite Mangeuse de cerises de Loutherbourg ayant pris la parole, une Tempête de Yernet l’interrompt : «Ma foi, messieurs, voici qui est admirable ! une

petite paysanne nous critique et nous juge ! — Eh !

pourquoi pas, reprend la fillette, que faut-il donc tant pour s’apercevoir de vos défauts? Il suffit d’avoir des yeux, de vous comparer avec la nature que vous cherchez à imiter, et de voir si vous avez réussi... Tout célèbre que vous êtes, je vous dirai par où vous péchez. Vos figures sont presque toujours les mômes dans vos grands tableaux. C’est une monotonie très-fréquente d’attitudes et de situations; vous vous perdez quand vous traitez de petits sujets; vos paysages sont sans âme et sans vérité, vos arbres n’ont ni tons ni nuances , avec cela il faut finir par vous admirer... » Suivent des compliments sur le Clair de lime et le Soleil couchant, à quoi la Tempête répond : — « Ce que vous me dites à moi me fait peu de peine. Je vois bien que j’ai oublié de finir les arbres de mon n° 43, mais ceci est cause commune. Je puis d’autant plus librement dire mon avis que j’ai une

réputation faite... Il me semble qu’il seroit plus à propos et plus honnête de dire du bien de tout le monde, et qu’il vaudroit- infiniment mieux qu’il n’y eût pas de critique; » et tous d’applaudir en s’écriant : « Oui, oui, point de critiques !»

En dépit de cette horreur des critiques que M. Raphaël prête, avec quelque fondement sans doute, à Joseph Vernet, celui-ci ne vit probablement pas d’un mauvais œil ni les vers de la Muse errante au Salon, si plats qu’ils soient, ni l’éloge mesuré du Mercure, ni les compliments de l’Ombre de Raphaël , ci-devant peintre de l’Académie de Saint-Luc, qui prit sa défense en répondant à son neveu, ni les plaintes emphatiques de M. Badigeon , marchand de couleurs. «Croira-t-on, dit ce dernier, que la critique avoit choisi ce champ pour s’exercer (Vernet, Chardin, La Tour et Greuze) ? Il y a à la vérité moins de risque à plaisanter des grands hommes qu’à brûler le temple d’Éphèse. » Le Mercure ne récriminait pas avec moins de vigueur contre ces Erostrate, ces observateurs critiques qui se disent amateurs. « Non, ils ne le sont pas. S’ils aimoient les beaux-arts, chercheroient-ils à désoler ces enfants du goût et du génie, si délicats et si sensibles, par des observations bouffonnes, par des parodies indécentes, par des plaisanteries que Vadé auroit désavouées?»

Mais les enfants eurent beau se désoler et se plaindre, le pli était pris. En vain recoururent-ils à leur protecteur de fraîche date, l’abbé Terray, ils ne purent arrêter le terrible Daudé de Jossan. L’Éloge des tableaux exposés au Louvre, tel est le titre qu’il avait choisi en 1773, malgré les corrections et les mutilations de la police, contient encore assez de traits méchants, et ses réticences en disent plus que bien des épigrammes. On ne doit citer que pour mémoire la Fiston du juif Ben-Esron, fils de Sépher , marchand de couleurs , qui consacre à Ver-

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net quatre pages écrites dans le sytse biblique le plus ridicule, ainsi que le compte rendu du Mercure , toujours élogieux. Mais on ne saurait passer sous silence une brochure anonyme intitulée : Dialogue sur la peinture; les trois interlocuteurs sont : un amateur anglais, un prélat romain et Eemy le marchand de tableaux, qui a laissé d’excellents catalogues de ventes. — « Vernet est unique, dit Remy; » Monsignor Fabretti oppose Manglars et Salvator : « 11 y a plus loin, ajoute-t-il, de M. Vernet à Salvator que de Manglars à son élève. » Enfin mylord conclut en ces termes qui ne manquent pas de justesse : — « Quand vous voudrez former une galerie pour or et pour argent, ayez deux Vernet, quelque prix qu’il en coûte, un Calme et une Tempête. Si ensuite on veut vous en donner deux mille pour rien, n’en prenez pas un de plus, car je vous confierai que les cinq beaux tableaux que vous admirez ici, je les connais depuis plus de vingt ans, et je vois déjà ceux qui y seront dans vingt autres années. »

Devant ces feux roulants de la critique anonyme quelques artistes eurent l’orgueilleuse faiblesse, renouvelée de nos jours, de bouder au Salon. Vernet, mieux avisé, continua d’exposer. Bien lui en prit, car on lui en fit un mérite. — « Rendons justice à M. Vernet, qui, presque le seul de nos grands peintres, a bien voulu paraître au Salon où il soutient encore sa gloire et celle de l’école française. » Ainsi s’exprimait Lesuire, auteur du Coup d'œil sur le Salon de 1775 par un aveugle. Les autres critiques ne sont pas moins bienveillants. La Lanterne magique aux Champs-Élysées poussa même cette bienveillance jusqu’à la louange la plus effrénée. — « Eh bien ! dit Raphaël en s’adressant à Claude Lorrain, viendrez-vous me dire encore que Vernet baisse? » Et Claude de s’excuser : « Je suis si éloigné de la façon de penser que vous me prêtez, que si j’avais là ma palette

LA critique a DOUZE SOLS. IC 1

et mes pinceaux, je peindrois sur le tableau que voici deux colonnes sur lesquelles, à l’exemple d’Hercule, j’écrirois non plus ultra. »

Même parti pris de bienveillance en 1779. En 1781, les Réflexions joyeuses d’un garçon de belle humeur contiennent seules un mot cruel que Diderot y a ramassé. — « On reprochait jadis à M. Vernet de toujours se répéter; on se plaint aujourd’hui de ce qu’il n’est plus le même. » Mais Panard au Salon, s’emparant du mot, le retourna dans le couplet suivant :

Am : Toujours il est le même.

Toujours sublime en son talent suprême,

Vernet ravit, donne de l'Ame à tout.

C’est le peintre du goût.

Il mérite qu’on l’aime.

Sitôt qu’on peut le voir,

On dit sans le vouloir :

« Toujours, toujours, il est toujours le même. »

Le Salon de 1783 fut pour la critique à 12 sols l’occasion d’une véritable débauche. Momus au Salon , Malborough au Salon , Apelles au Salon , le Véridique au Salon, Lustucru au Salon, Sans-Quartier au Salon ; ces titres baroques ne suffisent plus. L’un emprunte à Molière un vers d’Amphitryon : « Messieurs, ami de tout le monde ; » l’autre, suivant les errements du marquis de Bièvre, fait dialoguer ensemble Madame Fi d’elle, Mademoiselle Descharmes, nièce de maître Lami, et M. Dessence, apothicaire ventilateur. Celui-ci imagine une Loterie des tableaux, celui-là une Vente à l’encan. Pujoulx renouvelle l’idée de Daudé de Jossan et raconte les conversations des tableaux entre eux. Le peintre llenou publie L’impartialité au Salon , et pour brocher sur le tout, un plaisant fait paraître une Réponse à toutes les critiques par un Frère de la charité. Un tel torrent de platitudes devait révolter l’honnête Mercure, défenseur né de l’Aca-

démie. Il ne manque pas de tancer ces libellâtes imprudents et malhonnêtes qui ne font rien et nuisent à qui veut faire. — « Un sarcasme, un calembourg, une injure ne sont pas des raisons. Plusieurs maîtres d’une sensibilité trop grande évitent même déjà de se montrer dans la carrière des arts par la crainte de ces critiques... »

Le grand âge de Yernet le protégeait contre les libellistes. Aussi la plupart se font un devoir de l’épargner. Sans-Quartier lui-même s’arrête : « Vous vous reposez, cela est juste. » Ceux qui osent dire la vérité l’enveloppent d’un voile, et emmiellent le bord de la coupe d’absinthe. « C’est le secret de cet habile maître, dit le Mercure, de savoir jusqu’à quel point il doit outrer les tons de certaines couleurs, et, si elles nous paraissent un peu tranchantes à cause de leur fraîcheur, il sait bien qu’elles s’assourdiront, qu’elles se mettront d’accord et qu’elles acquerront avec le temps, dans le cabinet de l’amateur, cette douce harmonie qu’on admire dans tout ce qui sort de son pinceau.» Pujoulx cependant se permit quelques plaisanteries qui sentaient un peu le verjus :

« Un soldat du tableau au lever du soleil. — Je ne sais quelle est sa fureur : il nous met toujours dans des endroits effrayants ou il nous expose à la fureur des flots.

« Une femme de ce tableau. — Pour moi, je me plais ici : il n’y a aucun risque. Mes compagnes se plaignent toutes, l’une qu’elle a essuyé une tempête horrible, l’autre un orage affreux, l’autre un coup de vent.

« Une autre femme. — Plus de cinquante de mes amies m’ont affirmé que depuis dix ans elles n’avaient pas quitté le bord de la mer au clair de lune ou au lever du soleil.

« Francval. — Vous êtes des bavardes avec vos sots propos, et vous ne méritez pas le bienheureux destin d’appartenir à un si grand maître. Que diriez-vous donc si vous apparteniez à M. Hue? Il vous casseroit bras et jambes et vous n’auriez rien à répondre. »

Ainsi, malgré sa déchéance, Yernet rencontrait encore

parmi les critiques contemporains plus d’amis que d’ennemis. Certains môme s’indignaient qu’on pût éprouver pour ce vieillard, toujours actif, un autre sentiment que l’admiration. Dans Momus au Salon (1783), le poète s’exprime en ces termes :

Il est des peintres immortels Qui, par ce titre, sont au-dessus de l’éloge.

De ce nombre est Vernet

Mais je ne sais que trop que la voix de l’envie,

Loin d’épargner les soutiens des beaux-arts.

Feint d’ignorer que le plus grand génie Est celui qui souvent fait les plus grands écarts.

Ainsi Vernet, du sort éprouvant les caprices,

Subit des arrêts rigoureux.

J’espère qu’un jour nos neveux

Répareront cette injustice.

rOINTILLET.

Il se néglige quelquefois.

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