‹ Joseph Vernet et la peinture au XVIIIe siècleChapitre 91 sur 232 · I.E POETE · texte numérisé non relu

I.E POETE

Mais plus souvent il se surpasse...

Critès au Salon (1783) fait entendre le même langage.

Jouis de ton triomphe, ô grand homme, ô Vernet! Comme le Ser Entelle, achève ta carrière.

Dédaigne, dédaigne le trait De ces vils ennemis que cache la poussière.

Les lâches !

Les critiques se le tinrent pour dit. En 1783, ni l’.4rîstarque moderne, ni L’avis important d'une femme, ni le Jugement d’un musicien , ni le Frondeur , ni le Peintre anglois , ni Figaro, n’osent sortir des bornes d’une prudente réserve. Dans les Inscriptions à mettre au bas des tableaux du Louvre se rencontre cependant une petite pointe satirique :

On ne reconnaît plus tes écumantes eaux.

La mer a bien changé sans doute.

L’Espion des peintres y mit moins de scrupule ; comme

170 La critique a douze sols.

pour justiüer son titre odieux, il accumula en une page les remarques les plus cruelles, couronnées par cette réflexion qui donne peut-être le secret de la bienveillance de ses confrères. — « Au reste, M. Vernet est un peintre si accrédité, si bien établi dans l’opinion, que je vous conseille de le critiquer bas et avec réserve. »

Des sentiments plus honorables ont dicté les critiques du Salon de 1787. Comment ne pas s’incliner en effet devant une gloire si persistante? Les conseils, les reproches même dont nous regrettions de voir Diderot avare pour son idole, alors qu’ils auraient pu exercer une influence sur son facile talent, ces conseils étaient-ils bien de saison vis-à-vis d’un vieillard de quatrevingt-cinq ans, et ne devait-on pas se borner, en couvrant d’indulgence les défaillances de son pinceau, à faire ressortir ce qu’il conservait encore de verdeur et de puissance? L’Ombre de Rubens , La plume du coq de Micylle, les Promenades d’un observateur , le Cousin Jacques., l’Ami des artistes et le Mercure eurent le bon goût de s’en tenir à ce rôle respectueux et digne. Si la Bourgeoise au Salon mit le poing sur la hanche pour débiter quelques dures vérités, si l’auteur d 'Encore un coup de patte osa comparer l’imagination de Vernet à une planche de cuivre indélébile qui ne cesse de fournir les plus belles épreuves, en revanche les Grandes prophéties du grand Nostradamus lui adressaient les compliments les plus flatteurs :

On le verra longtemps encore unir

Le pinceau de Minerve au trident de Neptune.

Tel Sophocle à cent ans charmait encore Athènes,

ajoutait Merlin au Salon, et les Inscriptions à mettre au bas des tableaux reprenaient sur le même ton :

Vernet fut un soleil du levant au couchant,

Il nous charma dès son aurorei

Brillant dans son midi ; enfin sur son penchant Son rayon rend le jour faible, mais doux encore.

Toutefois, Lenlaire au Salon académique se montra moins accommodant :

Après s’ètre fait admirer,

Vernet devoit briser ses pinceaux, sa palette.

L’homme parvenu jusqu’au faite.

Quand il veut le franchir, s’expose à retomber.

Éternelle leçon du bon sens à laquelle le génie restera éternellement sourd !

Le Salon de 1789 précéda de quelques mois seulement la mort de Joseph Vernet. Trois critiques saluèrent d’un dernier hommage la dernière apparition des tableaux du maître aux expositions de l’Académie. Ils furent unanimes à laisser de côté l’œuvre éminemment défectueuse d’un génie moribond, pour ne voir que la verve infatigable d’un homme toujours sur la brèche. — « Depuis cinquante ans ce peintre attend vainement dans l’arène quelque athlète assez hardi pour se mesurer avec lui. » Ainsi s’expriment les Vérités agréables. «Tout ce qui brille a son déclin, dit à son tour le comte de Mende Maupas, auteur des Remarques; le génie n’en est pas excepté. Il est donc étonnant qu’à l’âge oü celui des Corneille et des Voltaire était sans vigueur, le célèbre Vernet soit ce qu’il a toujours été, c’est-à-dire sublime. » L’Amphigouri va plus loin, et trop loin môme, car il prend le ton de l’oraison funèbre : « L’envie et l’injustice

s’élèvent toujours contre les génies Console-toi, ô

Vernet, l’immortalité te réserve un trône dans son temple Oui, Vernet, console-toi, ton fils plaidera ta

cause. » En effet, à ce Salon même Carie Vernet avait exposé son Triomphe de Paul-Émile. Quant aux consolations, l’auteur de V Amphigouri nous en apprend plus haut le motif. — « Par quelle fatalité, demande la Grâce,

un des interlocuteurs, par quelle fatalité Vernet n’est-il point décoré du cordon de Saint-Michel, la seule récompense des artistes distingués?» et V Antique répond avec humeur : « Parce qu’on aime mieux en ceindre des marguillers de paroisse ou des directeurs d’Opéra... »

C’est là en effet un des côtés les plus honorables du caractère de Joseph Vernet. Certes, l’homme qui pendant cinquante ans captiva à ce point les meilleurs esprits de son siècle, le peintre aimé du public dont chaque exposition accroissait la gloire, celui qui sut inspirer à Diderot de tels enthousiasmes, et trouver contre des critiques souvent méritées des défenseurs aussi ardents, cet homme à coup sûr pouvait prétendre à tous les honneurs. L’entreprise des ports de France, menée à bonne fin, suffisait à le désigner pour le cordon de Saint-Michel, la seule récompense propre à l’indemniser de ses pertes pécuniaires. La modestie de Joseph Vernet, à laquelle Diderot rend hommage, ne lui permit pas, si toutefois il eut cette légitime ambition, de la déclarer et de la suivre. Une anecdote rapportée par madame de Valori semble donner à penser qu’il attendait la distinction royale comme un homme qui s’en croit digne. Il disait à Greuze, au Salon de 1765 : « Vous vous imaginez qu’il ne s’agit que d’avoir du génie, un grand talent, une âme fière et sensible, et de faire de beaux tableaux pour faire fortune ; tandis qu’il faut avoir les jarrets souples, et tâcher à force de bassesses de réussir à vous faire pardonner votre génie. Alors vous aurez un logement au Louvre, des pensions, le cordon de Saint-Michel peut-être, vos chefs-d’œuvre ne blesseront plus la vanité d’aucun de vos confrères, et toute l’Académie de peinture s’écriera que vous ôtes un grand peintre dès que vous aurez cessé de l’ôtre. »

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IY

Encore l’Angleterre. — Vernet à l’étranger. — Les cabinets de Paris.

Les femmes amateurs.

Une fois sa vie assise à Paris, Joseph Vernet ne tarde pas à reprendre ses habitudes d’ordre , et il se remet à enregistrer avec soin les tableaux qui lui sont « ordonnez.» A partir de 1764, la liste des Commandes forme une suite régulière et non interrompue jusqu’en 1788, et la liste des Reçus lui sert de corollaire, en môme temps que de contrôle.

En 1764 , Joseph Vernet avait cinquante ans. Si ce n’est pas l'âge de la jeunesse, comme le voudraient certains savants désireux de ne pas vieillir, c’est du moins , surtout pour un artiste d’un tempérament aussi robuste que Joseph Vernet, l’âge de la maturité, d’une maturité saine et forte. Aussi le peintre des Ports de France, délivré de sa lourde tâche, et retrempé dans la vie parisienne, retrouva-t-il pendant quelques années une sève, une ardeur, une puissance de travail, qui font de cette période une époque aussi féconde que les dernières années de son séjour à Ilome, les plus belles de sa vie. Ce sera, si l’on veut, non pas l’été, mais l’automne de son génie.

A Paris, de môme qu’à Rome, les Anglais forment l’avant-garde de ce bataillon d’amateurs qui viennent prendre leur tour d’inscription auprès de l’infatigable artiste. Tempêtes, Brouillards, Levers ou Couchers du soleil, Cascades, Baigneuses, Clairs de lune, — le peintre suffit à tout. Il a cependant affaire à forte partie. L’Angleterre n’a pas épuisé ses troupes. Le renfort qu’elle envoie maintenant ne le cède en rien à la légion que nous avons vue à l’œuvre en Italie.

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Les plus beaux noms de la gentry se rencontrent là , mêlés à des célébrités d’un autre ordre, peintres, banquiers et comédiens. C’est chez madame Geoffrin que la plupart ont vu Joseph Vernet. Car le salon de l’illustre dame n’est pas moins en réputation de l’autre côté du détroit. Il a pris rang parmi les curiosités du continent. A peine à Paris, on sollicite l’honneur d’y être présenté, et l’amphitryon ouvre volontiers sa ménagerie aux nobles insulaires, tout fiers d’assister au repas des philosophes. «Milord Tcmistocle, fils du duc de Bedfort, » est un de ces hôtes de passage. Il laisse pleins pouvoirs à madame Geoffrin pour traiter d’un paysage à la Salvator. On voit encore aujourd’hui, dans la galerie des ducs de Bedford, deux marines de Joseph Vernet qui probablement datent aussi de cette époque.

D’autres viennent en personne apporter leur commande, et au besoin, de peur d’un oubli, l’inscrivent de leur propre main sur le Livre de Vérité. Tel M. John Sargent, membre du Parlement. Pendant qu’il parcourt lTtalie, Joseph Vernet lui peindra deux petits tableaux, un clair de lune et une matinée fraîche avec un vent frais qui agite un peu la mer, plus une grande toile de huit pieds de large sur cinq ou six de haut, représentant un port de mer tranquille au coucher du soleil, que M. Sargent paye 4, 000 livres. L’acteur Garrick, forcé par la maladie de déserter le théâtre, vint faire un tour sur le continent en 1763 et 1763; il emporte un tableau. M. Thornill le cadet en demande quatre : c’est le moins que puisse faire un collègue. Fils de sir James Thornill, qui fut peintre de la Couronne sous la reine Anne, il porte lui-même le titre de peintre de la marine, et sa sœur a épousé le grand humouriste Hogarth.

Beaucoup se contentent de correspondre par l’intermédiaire d’un banquier, M. Foley, rue Saint-Sauveur, ou M. Lecouteulx, rue Montorgueil. 11 y a là tout un noyau

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d’amateurs de choix, les uns désignés simplement par leur nationalité , — « Un monsieur anglois, » — les autres nommés en toutes lettres. Citons milord Ring, possesseur d’une tempête et d’un port de mer enrichi de beaucoup de figures, et M. Henry Hoare, un vrai gentleman. Non-seulement il paye le prix convenu pour les tableaux commandés , mais , un mois après la réception du troisième, quand il a eu le temps d’en apprécier le mérite, il ajoute un supplément de 1,200 livres. Il existe encore, nous le savons, en France même, quelques nobles protecteurs des arts, taillés sur le patron de M. Hoare.

Et puis ce sont les amis qui prêtent leur ministère. Louis Michel Yanloo, neveu de Carie, après avoir rempli en Espagne les fonctions de premier peintre du roi Philippe V, était revenu à Paris. «Mais il crut, dit Mariette, travailler plus lucrativement à Londres, et il y est allé en 1764. J’entends dire que ses espérances n’ont pas été absolument remplies. » En effet, il n’y séjourna qu’un an : il sut du moins s’y créer des relations utiles dont il tira profit pour ses amis. C’est ainsi que nous le voyons procurer à Joseph Vernet la commande d’un tableau pour M. Boyd, qui devait représenter d’abord une chute d’eau, des lointains et beaucoup de figures. Une lettre postérieure modifie le sujet : — « Il doit y avoir toujours des chutes d'eau, mais avec un fond de marine, les deux dessus de porte du salon où doit être ce tableau estant en paysage. »

Enfin les commandes elles-mêmes attirent les commandes. Comme des voyageurs échelonnés le long d’un chemin, les premiers arrivés font signe aux retardataires qui se hâtent d’accourir. Le généreux M. Hoare amène son gendre, lord Bruce, et ses amis, milord Clive, milord Arundell. Ce dernier est bien connu dans le monde des arts. Les deux tableaux peints pour lui eurent l’honneur d’être chantés en vers par l’auteur de 1 ’Epitre à M. Vernet.

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Ceux de milord Clive ont été gravés par Lerpinière, dans le recueil de Boydell. Ainsi Joseph Vernet voyait s’ouvrir devant lui les principales galeries de l’Angleterre. Il avait de ses œuvres chez M. Windham, lord Egremont, ministre de Sa Majesté Britannique à Florence, possesseur d’une belle collection d’antiques et d’une galerie de tableaux. Il en avait chez milord Shelburne, autrement dit le marquis de Lansdowne, pair d’Angleterre, grand homme d’État, dont la colleclion, logée à Berkeley square, était justement célèbre. Mais le goût anglais sut rester sobre dans ses préférences pour Joseph Vernet. Deux, trois, quatre tableaux au plus, les amateurs les plus riches n’allaient guère au-delà. Le Calme , la Tempête , le Port au coucher du soleil , le Paysage avec cascades, rarement les Baigneuses, en faisaient tous les frais. On l’avait bien jugé, on possédait sa juste mesure. Loin de forcer son talent, on le tenait en bride, et surtout on sut s’arrêter à temps.

Après 1776, les Anglais disparaissent du Livre de Vérité, et, pendant les treize années qui s’écoulent de cette date à la. mort de Joseph Vernet, il ne s’en rencontre plus un seul. A quelle cause attribuer cette défection brusque et générale de la clientèle britannique? — Hélas ! sans doute les dernières productions de Joseph Vernet transportées en Angleterre témoignaient contre lui : on s’aperçut que son génie battait de l’aile, et d’un commun accord les amateurs se retirèrent. Aussi cette année 1776 nous paraît-elle une date importante : elle clôt la seconde période brillante de la vie de Joseph Vernet et inaugure sa décadence.

C’est en 1738 que Joseph Vernet avait commencé à travailler pour l’Angleterre. Pendant trente-huit ans , sa vogue se soutint de l’autre côté du détroit , et soixantetrois tableaux de sa main allèrent prendre place près des Claude et des Poussin dont s’enorgueillissent les gale-

ries de Londres. C’était, enlnoins d’un siècle, la seconde invasion de la peinture française sur le sol anglais. Mais celle-ci demeura sans influence. La manière de Joseph Vernet ne fit pas un adepte. Le goût franco -italien dont il était l’apôtre trouva la résistance organisée. Autour de Wilson et de Gainsborough se groupait dès lors une école originale, moins éprise du pittoresque et plus pé • nétrée de la poésie intime de la nature, école vivace et puissante, qui ne tarda pas à son tour à passer le détroit, et à donner le branle au génie français, endormi sur les platitudes de l’école impériale.

Les travaux de Joseph Vernet pendant la période qui nous occupe, 1764-1776, ne se bornent pas à ceux qu’il exécuta pour l’Angleterre. Les commandes lui arrivent de tous les coins de l’Europe. L’ambassadeur de la cour de Suède, l’aimable comte de Kreutz, dont Marmontel a tracé un portrait plein de charme, paraît à trois reprises dans les Livres de Raison, en 1764, en 1769 et en 1778; chaque fois pour deux tableaux. Déjà nous avons vu le baron Aldecrantz emporter en Suède quatre ouvrages de Joseph Vernet. C’est de l’une ou de l’autre de ces collections que proviennent le Clair de lune, le Port du Levant et la Tempête, actuellement placés au musée de Stockholm. Le duc des Deux-Ponts et l’Électeur Palatin, ces deux princes si jaloux d’une des plus belles prérogatives de la souveraineté, la protection des beauxarts, n’oublièrent pas Joseph Vernet dans le nombre des artistes français dont ils faisaient acheter les œuvres. Le premier, le prince Frédéric des Deux-Ponts, se trouvait encore à Paris en 1767 : c’est alors sans doute qu’il fit sa commande à Joseph Vernet. Mais, en 1771, c’est des mains de M. de Fontenet que ce dernier reçoit les 60 louis, prix d’un tableau peint pour Son Altesse Sérénissime. Il en peignit un second, car on voit le neveu Vernet, sculpteur, fournir pour le duc des Deux-

Ponts deux bordures. Quant à l’Electeur Palatin, il envoya le baron de Siekinghen demander à Joseph Yernet, pour sa galerie de Manheim, trois tableaux en marine ou paysage, du prix de 3,600 livres chacun, et cette fois encore le peintre fournit les bordures, sculptées sans doute par le neveu Vernet.

Vers la même époque, les Pays-Bas s’enrichirent aussi d’un certain nombre d’ouvrages de Joseph Vernet. La plus importante de toutes les commandes venues de ce côté est celle de M. Oudermeulen, d’Amsterdam. Elle nous révèle indirectement la première origine des relations étroites qui s’établirent dès lors entre le peintre et un de ses plus fervents amateurs, Girardot de Marigny. Ainsi qu’il résulte de la note du journal relative à cette commande, Girardot de Marigny était allié à une famille de La Rochelle auprès de laquelle Joseph Vernet avait trouvé le plus aimable accueil, la famille De La Croix. Il habitait Paris : sur la recommandation de son parent, il ouvrit sa maison à l’artiste; mais la maladie qui devait plus tard le dévorer, ce Vernet-morbus, dont on observe de si étranges cas chez MM. Peilhon et de Villette, ne se déclara pas tout d’abord, ou plutôt elle frappa à côté. Si Girardot sentit tout de suite le charme des tableaux du maître, il commença à les aimer par procuration. C’est son ami d’Amsterdam, M. Oudermeulen, qui eut l’honneur d’ouvrir le feu. Le flegmatique Hollandais n’y allait pas de très-bon cœur, paraît-il. En dépit de l’enthousiasme de Girardot, il aurait voulu juger par lui-même. Il demandait des esquisses. Cette demande bien naturelle nous a valu une lettre de Joseph Vernet, tout à fait précieuse et capitale, car lui-même y expose de la façon la plus nette ses procédés de travail. Elle est adressée à M. de Marigny, c’est-à-dire à M. Girardot, et non pas au directeur des bâtiments, le marquis de Marigny, ainsi que l’ont supposé par erreur et ceux qui

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