UNE LETTRE DE JOSEPIÎ VERNET
la publièrent les premiers dans le Cabinet de l’Amateur et de l'Antiquaire *, et ceux qui l’ont reproduite depuis.
« Je vous ai fait longtemps attendre les esquisses des deux tableaux que veut de moi votre ami de Hollande, et vous allez être surpris de voir que je ne vous les envoie pas; mais je vais avoir l’honneur de vous en dire les raisons.
«Je ne suis pas habitué à faire des esquisses pour mes tableaux, et je n’en ai jamais fait. Ma coutume est de composer sur la toile du tableau que je dois faire et de le peindre tout de suite pour profiter de la chaleur de mon imagination ; d’ailleurs, l’espace me fait voir tout d’un coup ce que je dois y faire et me fait composer en conséquence; mais je suis assuré que si je faisois une petite esquisse, non-seulement je n’y mettrais pas ce qui pourrait être dans le tableau, mais j’y jetterais tout mon feu, et à coup sûr le tableau en grand en deviendrait froid; ce serait aussi faire alors une espèce de copie qui me gênerait. Je serais aussi gêné si j’avois donné une esquisse qu’on eût approuvée, puisqu’il n’est pas douteux que, lorsque je voudrais l’exécuter en grand, il me viendrait dans la tête d’y faire des changements que je n’oserois hasarder, crainte qu’ils ne fussent pas du goût des personnes pour qui je ferais le tableau. Ainsi, monsieur, tout bien pesé et examiné pour le bien de la chose, il faut qu’on me laisse libre : c’est ce que je demande à tous ceux pour qui j’ai envie de faire de mon mieux. C’est aussi la prière que je fais à monsieur votre ami, pour qui j’ai envie de bien faire. Il peut bien me dire la mesure et les sujets en général, comme calme, tempête, lever, coucher du soleil, clair de lune, paysage ou marine, etc., mais pas plus que cela. L’expérience m’a appris que je fais toujours plus mal qu’à mon ordinaire lorsque je suis gêné par la moindre chose.