‹ Joseph Vernet et la peinture au XVIIIe siècleChapitre 93 sur 232 · Tome II · texte numérisé non relu

Tome II

«Si l’on veut savoir le prix ordinaire de mes tableaux, le voici : de quatre pieds de large sur deux et demi ou trois pieds de haut, 1,500 livres chaque; de trois pieds et la hauteur à proportion, 1,200 livres; de deux pieds et demi, 1000 livres; de deux pieds, 800; de 18 pouces, 600; et plus grands et plus petits; mais il est bon de dire que je fais beaucoup mieux quand je travaille en grand.

«J’avois déjà fait une esquisse que je n’ai pas voulu vous envoyer par toutes les raisons que je viens d’avoir l’honneur de vous dire; ainsi ce n’est ni paresse, ni mauvaise volonté de ma part.

«J’attendrai votre réponse ou, pour mieux dire, celle de votre ami. « Yernet.

« Paris, ce 0 mai 1765. »

M. Oudermeulen se le tint pour dit. Il accepta les yeux fermés la tempête et le coucher du soleil, à mille livres pièce, que Yernet lui envoya d’abord. Dans ce dernier tableau, le peintre avait eu l’attention de placer, auprès d’une galerie en colonnade, un vaisseau de guerre hollandais. Mais bientôt, mis en goût par ces prémices, l’amateur demanda un clair de lune, un lever du soleil, et enfin, ce qui prouve bien le caractère épidémique du mal, deux autres tableaux de la taille à peu près de ceux de M. de Yilletlc, sur cuivre, dans le goût de la Jeune Napolitaine, gravée par Le Veau.

Les autres commandes des Pays-Bas sont loin d’avoir la même valeur. Cependant, à en croire l’auteur des Artistes français à l’étranger , Joseph Yernet aurait peint pour le Stalhouder douze marines regardées comme ses chefs-d’œuvre. Il nous parait difficile d’admettre qu’un fait aussi considérable ait traversé la vie de Joseph Yernet sans que ses Livres de Raison en gardent la moindre trace. Les noms hollandais qu'on y rencontre appar-

tiennent à des personnages d’une condition beaucoup plus humble, si humble qu’on ne sait où les retrouver ailleurs. Qu’est-ce, par exemple, que M. Pieter Van de Copello de Leyde, qui commande en 1775 les quatre parties du jour? Et M. François Prenner Lammens de Gand, dont la commande arrive par le canal du fermier-général La Reynière? Et M. Borée ou Borel le fils, fiscal de l’amirauté à Amsterdam ?M. Fagel, du moins, est connu. C’est un des membres de cette illustre famille néerlandaise qui eut l’honneur de fournir pendant cent vingtcinq ans tous les greffiers des états-généraux. Celui-ci, fils de Henri Fagel, le greffier d’alors, fit, en 1762, un voyage à Paris. — « Il m’est venu voir, dit le graveur Wille, il est amateur. » — S’il n’alla pas visiter Joseph Vernet, il lui envoya, en 1769, une commande de deux tableaux: «une marine, moitié paysage, rappelant quelqu’une des côtes de l’Italie; » et un paysage « fraix avec quelque chutte d’eau. »

En 1772, un dernier nom étranger vient s’ajouter à cette longue nomenclature, M. Fischer de Wanguen l’aîné (de Berne, en Suisse). Celui-ci encore nous serait inconnu sans le Journal de Wille. Mais la ligne qu’il lui a consacrée n’en dit pas long : « M. Fischer (de Berne) m’est venu voir. » C’était au mois d’avril 1766.

Les travaux exécutés par Joseph Vernet pour des amateurs français offrent un intérêt plus vif. Ici du moins on ne craint pas fie s’égarer à la recherche d’un nom inconnu. Les amateurs du xvm® siècle ont jeté assez d’éclat pour laisser d’eux un souvenir. L’histoire de ces hommes de goût auxquels l’art français doit une partie de sa gloire est encore à faire. Elle tentera quelque jour un esprit distingué. En attendant, on la trouve écrite par fragments dans les catalogues de vente, inventaires funèbres qui trop souvent n’apprennent de la vie des amateurs qu’un fait certain, la date de leur mort.

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