‹ Joseph Vernet et la peinture au XVIIIe siècleChapitre 95 sur 232 · LES CABINETS DE PARIS · texte numérisé non relu

LES CABINETS DE PARIS

teur, dit avoir sous les yeux un paysage que Vernet lit à Rome pour un habit, veste et culotte, et qui vient d’être acheté mille écus. Nous nous sommes occupé ailleurs de l’anecdote. Le tableau ne peut être qu’une Vue de Tivoli , vendue en effet 2,650 livres. Le paysage et la marine restèrent chez M. de Julienne après sa mort, et n’en sortirent que onze ans plus tard, à la mort de sa femme.

M. de La Live n’eut pas avec Joseph "Vernet de rapports directs, ce qui nel’empêcha pas déposséder de lui deux magnifiques tableaux : la Fin d’un orage sur mer et la Vue du port de Civita-Vecchia. Il y ajouta un Clair de lune qui a fait le tour des plus belles galeries de l’époque, et que l’amateur Marcenay de Guy s’est plu à graver dans la manière de Rembrandt.

Le cabinet de Randon de Boisset se distinguait entre les plus riches. Le produit de la vente dépassa un million. Et cependant c’était un véritable amateur que cet ancien fermier-général , démissionnaire de sa place, parce qu’elle lui rapportait plus que ne valait à ses yeux son travail. Cœur excellent, esprit éclairé, son goût s’était formé en Italie; il se raffina à Paris dans la fréquentation de Boucher, de Greuze et d’Hubert Robert. Randon de Boisset n’avait de Joseph Vernet, en 1763, que les deux tableaux commandés par lui au mois d’août 1755, une Tempête et un Calme. Cette même année il acheta à la vente Peilhon la Vue d’Avignon , et deux ans après, lorsque le cabinet de Villeltese dispersa au vent des enchères, c’est chez lui que trouvèrent asile les deux charmants paysages gravés par Aliamet, sous le titre : Le Matin et le Soir , et la Chasse aux canards, tableau peint en 1741, le premier Vernet peut-être qui fût venu de Rome à Paris.

A côté de ces princes de la curiosité, et un peu audessous. des amateurs nlus modestes offraient aux

œuvres de Joseph Vernet une hospitalité moins opulente mais non moins cordiale. Deux surtout se montrèrent passionnés, et l’un poussa cette passion jusqu’au culte. Nous avons nommé plus d’une fois déjà le marquis de Villette. Sa vente ne comprend qu’une cinquantaine de tableaux. Dans le nombre, il s’en trouve vingtdeux de Joseph Vernet; mais il en a possédé davantage.

Pierre Charles de Villette, seigneur du Plessis-Longueau, de Bassicourt et autres lieux, conseiller du roi, commandeur de l’ordre royal et militaire de Saint- Louis, était trésorier général de l’extraordinaire des guerres. Vers la fin de sa vie, il se pourvut d’un marquisat*; mais il n’eut pas le temps de jouir de son titre; il put du moins le transmettre à son fils, le marquis de Villette, bien connu par son amitié pour Voltaire, et père à son tour de cet autre ami de Voltaire, dont le testament a de nos jours fourni matière à un curieux procès. M. de Villette fit preuve d’un flair remarquable en devinant, dès 174t, dans le peintre obscur qui débutait à Rome, le grand artiste dont le nom devait remplir l’Europe. Un des deux tableaux commandés par lui à cette époque, est précisément cette Chasse au canard que Randon de Boisset hérita de lui. Le premier l’avait payée 25 écus, c’est-à-dire 130 livres. A la vente Randon, elle monta jusqu’à près de quatre mille.

Pierre-Charles de Villette avait un frère aîné, directeur des postes à Lyon. Il lui inocula de bonne heure sa passion pour les œuvres de Vernet, et dès lors s’établit

1. Voir Bachaumont et la Biographie universelle. Le Mercure de France du 28 novembre 1775 enregistre le mariage de Louis, comte de Prie, avec la fille de Pierre-Charles de Villette, écuyer, seigneur du Plessis-Longueau , etc., conseiller du roi, commandeur, trésorier de l'Ordre de Saint-Louis, trésorier général de l'extraordinaire des guerres. Les Mémoires de Bachaumont sont pleins des folies du fils. Notons en passant un pari de course du nouveau marquis avec le comte de Laura* guais, dans lequel l'enjeu était un tableau de prix. (Août 1766.

entre ces trois hommes une amitié solide que rien ne put affaiblir pendant plus de vingt ans. Chaque année, ou peu s’en faut, l’un des frères, quelquefois tous les deux, se rappelaient au souvenir du peintre par de nouvelles commandes, et chaque fois le peintre redoublait d’efforts pour satisfaire le goût délicat de ses amis. M. de Villette, on le voit à ses commandes, est homme du monde. Il aime avant tout les sujets riants, dont la vue lui soit une distraction. Entre lui et l’artiste, il y a lutte d’imagination et d’esprit. Déjà il possède \e Brouillard, le Lever du soleil , le Coucher. Il a demandé des pastiches de Salvator. Et maintenant, ne pourrait-on pas lui donner des parties de plaisir au bord de la mer? Joseph Yernet dessine si bien les figures ! Que ne peuplet-il de grands seigneurs et de belles dames les villas princières des environs de Rome? Et les foires de village, les fêtes, les joûtes sur l’eau, quelle mine neuve à exploiter ! Ainsi M. de Villette ouvre au talent de son peintre ordinaire des voies inexplorées. Celui-ci y entre résolûment. Voici la villa Pamphili, ornée de vingtneuf figures ; voici la villa Ludovisi au moment où de jeunes malicieux font jouer les eaux, divertissement cher aux Italiens. Les jets indiscrets ne respectent rien, et, comme des serpents, se glissent sous les jupes ballonnées : et de rire. Au premier plan, le peintre dessine, pendant qu’un ami le regarde. Ailleurs, ce sont des danses dans un paysage, ou bien, au bord de la mer, toute une foule de cinquante figures offrant dans leurs costumes les principaux types de l’Italie. Jean Duret a gravé un des plus importants tableaux du cabinet de Villette. C’est une Vue dupont et du château Saint- Ange, prise de la rive gauche du Tibre, un jour de fête. Une joûte animée se livre sur le fleuve. Au balcon d’un palais les petits abbés caquettent près des jolies femmes, pendant que la livrée fait entendre une éclatante fanfare; sur

le quai, où les barques amènent à tout instant du monde, on voit les bateliers réclamer leur salaire; les chiens jappent, les enfants crient, le marchand de giinblette colporte sa marchandise, les belles dames jouent de l’éventail; des paysannes de la Sabine promènent leurs riches costumes à côté des pèlerins armés du bourdon, et les moines suivent avec intérêt les péripéties de la lutte. Cette foule bariolée qui occupe le premier plan, compte bien une centaine de figures gentilles et animées. Il semble que Joseph Vernet prélude à ses compositions des ports de France.

Cependant, après une douzaine de tableaux de ce genre, après les paysages à cascades, après les baigneuses, après les clairs de lune, la muse de Vernet étant épuisée d’amabilité, il fallut bien en venir aux tempêtes. Le cabinet de Villette en pouvait montrer trois : un gros temps, un grain et un naufrage. L’incendie d’un port ne fut pas oublié. Enfin, toujours pour varier les motifs, Joseph Vernet s’avisa de peindre sur cuivre deux paysages de pure fantaisie, émaillés de Turcs d’opéra. Aliamct les a gravés sous le titre de Première et deuxième Vues du Levant; d’où certains biographes, qui ne connaissaient de ces gravures que le titre, ont conclu que Joseph Vernet avait voyagé en Asie-Mineure.

Bref, le catalogue du cabinet de Villette, dont la vente eut lieu le 8 avril 1765, mentionne vingt-trois tableaux de Joseph Vernet, appartenant aux deux frères, non compris, dit l’avertissement, ceux qui ont été légués par feu le marquis de Villette. Le prix payé à Joseph Vernet, pour ces vingt-trois tableaux, ne s’élève pas à plus de 7,000 livres. La vente les porta ensemble à 22,419. Ainsi, en une vingtaine d’années, le capital des frères de Villette avait plus que triplé. La spéculation n’aurait pu trouver mieux que ce placement de l’amitié sur le génie.

Moins exclusif que les frères de Villette, Peilhon, secrétaire du roi, dont le cabinet comptait quatre-vingt-deux tableaux des trois écoles, avait, comme eux, constitué à son profit, sur le talent de Joseph Vernet, une rente de jouissance annuelle. Sa première commande datait de 1748. Il ne s’arrêta qu’en 1755. Doué d’un goût délicat, Peilhon ne veut que des morceaux de choix : il compose ses commandes, ainsi que des menus, avec toute la précision d’un gourmet : — « Le soleil couchant bien chaud et bien doré, dit-il ; » — «Le matin bien frais, qu’il y aye du paysage et de la marine, des cascades, ou des rivières, des figures et des animaux... » — Il a une prédilection marquée pour les soleils couchants. Le plus beau des douze tableaux que Joseph Vernet a peints pour lui, est un poétique effet de soir, inspiré de Claude Lorrain, et gravé par Daullé sous le titre des Différents travaux d'un port de mer. Peilhon, cependant, aime aussi les figures. Il y a dans ce tableau, ainsi que dans le Pèlerinage , un assez grand nombre de personnages très-agissants. Un jour même, pour satisfaire au goût de l’amateur, le peintre ne craignit pas de sortir de ses habitudes, et il alla jusqu’aux limites de la peinture de genre. Certes l’estampe publiée sous ce titre baroque : le Turc qui regarde pécher, n’indique pas un excellent tableau; mais le pendant, la Grecque sortant du bain, est, même en gravure, une charmante composition. Enfin c’est pour lui que fut peinte la Vue d’Avignon que nous avons décrite.

Quand Peilhon mourut, en 1763, Joseph Vernet, qui s’établissait à Paris, eut, pour la première fois, la satisfaction bien douce de voir ses œuvres, soumises à des enchères plus sérieuses que celles de nos ventes actuelles, sortir triomphantes de l’épreuve. L’enthousiasme de ses contemporains porta jusqu’à la somme de 3,514 livres deux tableaux qui ne lui avaient été payés que 600.

La Vue d’Avignon passa du cabinet de Peilhon dans

celui d’un autre Avignonnais, Aubert, joaillier de la Couronne. Voisin de Joseph Vernet, logé comme lui aux galeries du Louvre, Aubert se lia avec son compatriote, dès son arrivée à Paris, et, comme il avait, lui aussi, sa collection de tableaux des trois écoles, vite il les serra les uns contre les autres pour faire place à une Tempête de nuit et à un Paysage avec baigneuses , pendants obligés du Matin en paysage et de la Marine au coucher du soleil, qu’il avait précédemment acquis. Mais Aubert, paraît-il, ne disposait pas d’une grande place, car ces quatre tableaux, d’une dimension modeste, ne portaient qu’un pied de haut sur neuf pouces de large. Plus tard, tous ses murs étant couverts, comme il lui fallait toujours des Vernet, notre homme imagina de les mettre en tabatières. Qu’un joaillier ait eu cette idée, de réduire la peinture en bijoux, rien de plus simple, mais qu’un grand peintre ait consenti à s’y prêter, cela se comprend moins. Il est vrai que Joseph Vernet avait alors soixanteneuf ans. A pareil âge, la main virile de Titien peignait la Danaé du Musée de Naples.

Il serait trop long de passer en revue l’un après l’autre tous les cabinets d’amateurs où se voyaient, en 1763, des ouvrages de Joseph Vernet. Il y en avait chez Davoust, chez le comte de Caylus, le fameux antiquaire, chez Jacquemin, chez Sorbet, chirurgien des mousquetaires gris. Le bailli de Breteuil, qui se plaisait à entretenir des relations avec les artistes et les amateurs les plus célèbres, en possédait cinq, tous en paysage, des vues de Naples, de Terni, de Tivoli. On remarquait dans le nombre une vue du village et du château de Caprarola, avec une partie du jardin. Sur le devant se promène une Eminence, le cardinal Aquaviva, un des premiers protecteurs de Joseph Vernet, accompagné de sa cour, et suivi de deux carrosses à six chevaux. Ici encore le peintre s’est représenté dessinant dans un coin. Ce tableau, peint à Rome

en 1746 pour la reine d’Espagne, était sans doute un cadeau reçu par le bailli de Breteuil, pendant une de ses ambassades pour l’ordre de Malte, ou une reproduction de celui de la reine. Le marquis de Felino, qui avait été longtemps ministre à Parme, ne se montre que deux fois sur les Livres de Raison. Cependant, à sa vente, en 1775, figurent treize tableaux de Joseph Vernet, si toutefois l’on peut donner ce nom à de simples études d’après nature, vendues au rabais à cent ou cent cinquante livres.

Ainsi, avant môme que Joseph Vernet n’eût pris racine à Paris, il avait un pied chez les principaux amateurs de l’époque. Cette clientèle ne tarda pas à s’augmenter. Godefroy, contrôleur général de la marine, comprit bien vite que les marines de Joseph Vernet rentraient dans ses attributions. Pour lui ont été peintes les deux Tempêtes , de jour et de nuit, que Flipart a gravées avec un sentiment si juste. Pelletier de Morfontaine, intendant de Soissons, qui devint sous Louis XVI prévôt des marchands, avait réuni rue de Nazareth une collection de tableaux, de bronzes et de porcelaines. En 1767, il commanda deux paysages ou marines avec des effets piquants, comme tempêtes, cascades, etc. Le Rebourg, conseiller au Parlement, plus tard président de la quatrième chambre des enquêtes, qui demeurait rue du Bac, au coin de la rue de l’Université, avait, selon Dargenville, un choix de tableaux fait avec goût, auxquels il joignit des Baigneuses achetées à la vente de Villette, et plus tard un autre Paysage commandé directement à Joseph Vernet. Vassal de Saint-Hubert fut un instant possesseur du Clair de lune, gravé par Marcenay. De cette foule des amateurs parisiens, se détache un groupe bien curieux et bien digne de nous occuper un instant, celui des femmes amateurs.

On sait l’importance qu’avaient acquise au siècle dernier certains salons littéraires présidés par des femmes

iaû FEMMES AMATEURS.

de goût. C’est là que se faisaient les réputations, là qu’un livre essuyait le premier feu de la critique, là que se délivraient les brevets de génie. Tout auteur naissant était traduit devant cet aréopage en jupons, et il en sortait couronné de lauriers par les plus charmantes mains, ou déchiré par de petites dents blanches et de petits ongles roses. Le salon de madame Geolfrin est resté le type de ces académies familières. Mais madame Geoffrin avait, nous l’avons vu, étendu son domaine des lettres sur les arts. Elle recevait des artistes, et parmi eux Joseph Vernet. Outre la Bergère des Alpes , dont on a lu l’histoire, elle avait de Joseph Yernet un Soleil couchant, un Port de mer et sept petits tableaux payés ensemble 2,800 livres. Par l’influence qu’elle exerça, par l’importance de ses protégés, madame Geoffrin peut être considérée comme la première des femmes amateurs.

Toutefois, on aurait tort de croire qu’elle fût la seule ; madame de Bandeville, femme de Pierre-François Doublet, président au Parlement, se plaisait à réunir dans sa maison de Passy des artistes et des amateurs. Joseph Vernet se vit accueilli chez elle dès son retour à Paris, et il en reçut à diverses époques la commande de deux paysages et d’une vue de mer, destinés à enrichir le cabinet de tableaux des trois écoles qu’elle possédait quai des Théatins, avec un beau cabinet d’histoire naturelle. Le nom de madame de Bandeville ne se rencontre naturellement dans aucune biographie : l’histoire, qui a toujours un sourire pour les plus viles courtisanes, ne fait pas l’aumône d’un souvenir aux femmes honnêtes dont le seul mérite est d’avoir eu le goût du beau et d’avoir su le répandre et l’entretenir autour d’elles. C’est dans un catalogue de vente qu’il faut chercher l’éloge de la présidente de Bandeville, écrit par la plume d’un huissier-priseur. — « Tout le monde sait que cette Dame respectable avoit un goût sage et un coup d’œil sûr, guidée par ses connois-

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