FEMMES AMATEURS
sances dans le dessin, qu’elle avoit étudié... Madame la présidente de Bandeville a été généralement regrettée des gens honnêtes et vertueux qui la connoissoient, et le nombre en étoit grand ; des artistes, qu’elle aimoit et dont elle étoit révérée; des jeunes élèves, qu’elle accueilloit avec bonté et qu’elle encourageoit ; enfin, la douceur de son caractère, la bonté de son âme, sa bienfaisance, son austère probité, la simplicité de ses mœurs, n’oublions pas d’ajouter la justesse et la finesse de son esprit, la faisoient rechercher et chérir de tout le monde. » — Elle mourut le 5 juillet 1787, après avoir passé trente-cinq ans à former ses différentes collections, et, ajoute l’expert Remy avec quelque malice, « elle connoissoit très-bien tous les différents objets qui composent ce beau cabinet.»
Quelques autres noms de femmes amateurs doivent se joindre à ceux-là. Madame de Julienne, femme de l’ami de Watteau, garda la survivance d’une partie de ses tableaux, entre autres de deux marines de Yernet, qui ne furent vendues qu’à sa mort, en 1778. Madame de Montullé, baronne de Saint-Port, dame de Sainte-Assise, partageait avec son mari, associé libre de l’Académie de peinture, le soin de son cabinet. Elle commanda en 1766 à Vernet un tableau ovale, qu’une autre femme, madame Bertaud, a gravé sous le titre : les Pêcheurs à la ligne. Citons encore la comtesse Turpin de Crissé, fille du maréchal de .Lowendhal, femme d’esprit et de goût, mère et grand’mère d’artistes de talent, et madame de Saintcey, cette dernière connue seulement de nous par sa commande à Joseph Vernet. Ainsi se complète ce groupe d’amateurs féminins. On peut se les représenter aimables et jolies. Le goût des beaux-arts n’est, pas plus que le goût des lettres, incompatible avec la grâce. A coup sûr ce n’était pas un bas-bleu maussade cette mystérieuse inconnue qui écrivait à Joseph Vernet, alors à Bordeaux, la lettre déjà reproduite, où respire, avec un
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naïf enthousiasme pour l’œuvre, un tendre intérêt pour l’auteur.
Cabinets et Galeries. — Une belle colère de Diderot. — La finance.
Les nobles et les rois.
Ce que les amateurs nomment un cabinet, les grands et les financiers l’appellent une galerie. Il ne suffit plus que le tableau soit bon, il faut qu’il tienne de la place. Or, pour remplir cet objet, deux tableaux valent mieux qu’un ; quatre valent mieux que deux, et huit sont préférables à quatre. C’est pourquoi l’un des plus grands financiers du siècle dernier, Joseph de La Borde , banquier de la cour, voulant décorer son château de la Ferté-Vidame, demanda d’emblée à Joseph Vernet huit tableaux de neuf pieds de haut sur six de large. Une seule condition fut spécifiée, c’est qu’ils seraient vite faits et aussitôt en place. Joseph Vernet se le tint pour dit. En un an il avait achevé la besogne et gagné les 40,000 livres qui en étaient le prix. Et cependant il n’y épargna pas la peine. Jamais le peintre n’a prodigué à ce point toutes les ressources d’un esprit inventif. Jamais il ne s’est mis en de tels frais d’imagination. Dans le Matin, on retrouve tous les éléments habituels de ses paysages, le temple de la sibylle, l’aqueduc, la cascade, la rivière, le moulin au milieu des peupliers, les pêcheurs et leurs filets; mais de plus on y voit une tour en ruine, un bastion, une citadelle, des mulets, des charrettes, et, tout au fond, des montagnes immenses colorées des premiers feux de l’aurore. La Tempête sur mer est embellie des rochers les plus sinistres, avec fort escarpé et aqueduc, arbres tordus, multitude d’hommes et de femmes employés au sauvetage, le vaisseau brisé, la barque à moi-
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tié engloutie, le navire près de périr, le ciel en feu, et les vagues énormes reflétant la lueur des éclairs. Au contraire, dans le Clair de lune tout est tranquille et charmant, le port endormi derrière un grand phare, les barques de commerce voguant à pleines voiles, les chaloupes remplies de promeneurs, et tout au premier plan une foule de figurines, les pêcheurs du soir, les flâneurs, les poètes. Une marchande de beignets et d’eau-de-vie offre sa marchandise aux matelots; la chandelle qui l’éclaire, enveloppée d’un manchon de papier, répand de rouges lueurs sur les personnages et forme un contraste piquant avec les molles clartés de la lune. Une autre Nuit a fourni à Joseph Vernet l’occasion d’un effet plus étrange encore. Au sein des ténèbres éclate un feu d’artifice : le bouquet, placé au sommet d’une tour, lance ses fusées dans les nues. Toute une ville idéale s’illumine subitement et montre l’entassement de ses riches édifices, églises, palais, tours crénelées, ponts, vastes magasins. Et la mer reflète ces splendeurs, et sur son miroir paisible glissent des barques remplies de musiciens, pendant que la foule des curieux se presse à tous les plans et applaudit ce magique spectacle. Môme abondance dans les autres tableaux, même profusion de détails pittoresques. La Tempête de terre est un paysage profond où chaque plan ressent les effets d’un vent impétueux. Au fond, une abbaye considérable sur les bords d’une rivière agitée; plus près, une forteresse, des arbres qui se tordent sous l’effort de l’ouragan; on en voit un qui se brise. Tout lutte et tout gémit. Des chevaux ont peine à entraîner une charrette; une femme tire de toutes ses forces son âne récalcitrant, et à l’abri d’une roche une famille de pèlerins reprend haleine. Le Soleil couchant a pour théâtre un port opulent, encombré de tours, de phares, de vaisseaux, où une foule d’hommes de peine débarque des ballots, des sacs, des futailles,
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devant des Levantins qui fument à loisir. Enfin les deux derniers tableaux, le Brouillard et le Soir , montrent Vernet se surpassant lui-même. Ici une galère dorée, une fontaine surmontée d’un obélisque, un pêcheur au trident; là un arc de triomphe, une pyramide, un pont de bois, des fabriques pittoresques, et vers les premiers plans, à côté d’une colonnade toscane, un autre pont sur lequel passent des chameaux. Tant de singularités, tant de recherche dans l’épisode n’ôtaient rien au mérite des peintures. Dans un livre de poche que nous avons sous les yeux, Hubert Robert s’est plu à en tracer le croquis, accompagné d’une description minutieuse, et, en se disant l’ami et l’admirateur du célèbre artiste qu’il regrette tous les jours, il atteste « qu’il n’a rien vu de luy de plus vray, de plus soigné, ny de plus digne d’appartenir à un souverain. » C’était là, en elfet, la destinée de ces fameux tableaux. Comment ils sortirent des mains de La Borde, nous l’ignorons. Toujours est-il qu’en 1784 on les voit paraître à la vente du comte de Vaudreuil. Plus tard, lorsqu’on 1797 Hubert Robert en fit le croquis et la description, il s’agissait encore sans doute de leur trouver un acquéreur. C’est seulement en 1824 que M. Tierce les vendit au roi de France pour la somme de 30,000 livres. Placés alors au palais de Saint- Cloud , ils n’en sont plus sortis. Nous n’avons pu les voir assez longtemps pour en apprécier toutes les qualités. L’aspect général en est charmant, le ton harmonieux et suave. Seulement Vernet a encore exagéré cette fois un défaut dans lequel il tombait trop souvent. Les figures des premiers plans se trouvent, par leur dimension, en désaccord avec le reste, soit que le peintre n’ait pas su sacrifier assez les détails des derniers plans, soit que l’exécution de ces figures ne leur donne pas une valeur suffisante. Il semble qu’il y ait interruption dans la perspective, défaut fâcheux et malheu-