‹ Joseph Vernet et la peinture au XVIIIe siècleChapitre 97 sur 232 · UNE BELLE COLÈRE DE DIDEROT · texte numérisé non relu

UNE BELLE COLÈRE DE DIDEROT

reusement commun aux trois générations des Vernet.

La commande de M. de La Borde avait fait grand bruit. Le Gazettin de Bruxelles s’était plu à l’annoncer pompeusement. Les indiscrétions de l’amitié piquaient la curiosité publique. On s’attendait à quelque chose d’extraordinaire. Si Vernet avait mis une telle activité dans l’exécution de la commande, s’il avait porté à un si haut degré sa verve inventive, n’est-ce pas parce qu’il voulait frapper un grand coup et éblouir l’opinion? Le désappointement fut vif lorsqu’au Salon de 1769 on n’aperçut aucun des tableaux deM. de La Borde. Diderot jeta les hauts cris. Vernet n’était-il pas son homme? Quelle audace à « l’apprenti-amateur » de le priver d’un de ses peintres ! — «Par un travers de tête auquel on n’entend rien, l’homme riche, en les lui commandant, a exigé que ces tableaux, une fois placés dans la galerie, n’en sortiroient plus. Aussi n’en sont-ils pas sortis; le de L... a fermé l’oreille au cri public. Que dites-vous de cet abus cruel de la nécessité où se trouve l’artiste de sacrifier la ressource de son talent ou sa gloire? Le moderne Midas1, qui ne connoît que l’argent, s’est imaginé que l’argent étoit la portion la plus précieuse de l’honoraire d’un homme qui doit avoir l’âme grande et le caractère libéral. Que ne l’interrogeait-il? Que ne lui demandoitil : Vernet, lequel des deux préférerois-tu, ou d’avoir fait pour rien un ouvrage sublime, ou d’en avoir fait un plat qu’on t’eût payé au poids de l’or? Il auroit vu si l’artiste eût balancé dans son choix. — Mais c’est ma

1. Ici Diderot est tout-à-fait injuste. Joseph de La Borde a fait de sa fortune un trop noble emploi pour qu’il puisse être permis de le traiter de Midas. Les artistes du temps lui ont dû une protection éclairée, Paris des embellissements considérables. Le monde des lettres et des arts se souviendra toujours qu’il fut le père du voyageur Alexandre de La Borde, et le grand-père de M. le comte Léon de La Borde, directeur des Archives de l’F.mpire, — une dynastie que ne fera pas oublier celle des Vernet.

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