‹ Joseph Vernet et la peinture au XVIIIe siècleChapitre 98 sur 232 · UNE BELLE COLÈRE DE DIDEROT · texte numérisé non relu

UNE BELLE COLÈRE DE DIDEROT

condition. — Votre condition, mons de L..., est injuste, antipatriotique et malhonnête. Vous auriez mérité que l’artiste vous en eût donné pour votre argent. De quel front auriez-vous exigé qu’il retrouvât un talent que vous priviez de l’aiguillon le plus puissant ? Croyez-vous qu’il n’y ait aucune différence entre l’homme qui travaille pour un peuple immense qui doit le juger, et l’homme qui travaille pour un petit particulier qui condamne ses productions à n’arrêter que deux yeux stupides?...» — Et une fois ce dada enfourché, Diderot court sus au financier pendant trois pages. Point de Vernet, plus de Salon. Et il termine sa grande colère par une sortie qui l’eût fait rire s’il l’eût relue de sang-froid : — «A la place du ministre, j’aurois pensé que le soutien des arts en France tenoit à la durée de cette institution...; je n’aurois pas souffert qu’une lubie en occasionnât l’interruption; j’en aurois fait dire un mot au particulier qui se préférait insolemment à tout un peuple. Peut-être auriez-vous appelé cet avis un acte de despotisme, peut-être y auriez-vous vu une première atteinte à la liberté et à la propriété, peu m’eût importé.»

Qui ne sent dans ces fureurs du critique un écho des plaintes de Joseph Vernet lui-même formulées chez madame Geoffrin et appuyées par tous les convives du vendredi? De la part des autres critiques , le toile fut général. L’Année littéraire , la Lettre sur les ouvrages exposés au Louvre, la Lettre de M. Raphaël, chacun jeta la pierre au financier. A en croire Daudé de Jossan, ce n’était plus huit , c’était douze tableaux dont le public se trouvait frustré. Le fait eut un tel retentissement que, deux ans après, la Lettre de M. Raphaël le jeune contenait encore ce trait à l’adresse de M. de La Borde : — « Ah ! j’entends , dit un des interlocuteurs en remarquant l’absence de certaines toiles, il les aura vendues à quelque financier qui n’aura pas voulu qu’on les expose. »

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