‹ Joséphine de Beauharnais, 1763-1796 (volume 2)Chapitre 8 sur 11 · LE GÉNÉRAL BEAL'HARNAIS · texte numérisé non relu

LE GÉNÉRAL BEAL'HARNAIS

de Beauharnais vous sont connus, » dit Barbre; et comme Chabot objecte que Beauharnais peut être plus utile à Tarmée, Barère réplique : ce Beauharnais a élé longtemps adjudant général de TArmée du Rhin, genre de noviciat le plus utile pour le ministère de la Guerre. On dit qu'il conduit une armée, eh bien ! il en conduira onze! » Et le décret est rendu.

Celte nomination déplaît à la Commune de Paris : le citoyen Varlet, employé aux Postes, orateur écouté aux Jacobins et aux Cordeliers, qui, au Trente et un Mai, a élé Tun des organisateurs de Tinsurrection, dénonce Beauharnais comme noble et invile la Commune à envoyer une adresse à la Convenlion pour qu'elle décrète qu'aucun noble ne pourra occuper de places dans la République. Real, substitut du procureur de la Commune, combat Topportunité de l'adresse : « Il n'a d'ailleurs, dit-il, aucune confiance en Beauharnais, qui a été au club des Feuillants, » mais il s'appuie sur des considérations de convenances et de légalité et s'arrange de façon que la motion soit rejetée.

Alexandre n'a pas besoin de connaître cette dénonciation pour juger à quel point est périlleuse la place qu'on prétend lui confier. Dès le 16 juin, de son quartier général de Wissembourg, il écrit à la Convention une longue lettre (69 lignes petit texte) pour attester son civisme, déclarer sa foi républicaine, affirmer son respect pour la Convention régénérée, mais en môme temps décliner le ministère. Il demande qu'il lui soit permis de conlinuer à servir à Tarmée

202 JOSÉPHIINË DE CEAUllAUNÂlS

SOUS les ordres du successeur qui lui a élé donné : « Avec ses principes, le commandement n'est rien, riionneur de défendre la Patrie est tout. » La seule récompense qu'il souhaite, ce sera « s'il peut, à la paix, retourner par le suffrage du peuple dans le sein des assemblées nationales, et, en zélé Montagnard, y continuer à défendre ses droits, qui seront plus longtemps exposés dans l'intérieur aux menées de l'intrigue et aux entreprises de Tambilion que menacés au dehors par les soldats des rois que ne peuvent manquer de vaincre les soldats delà Liberté ».

Celte lettre est lue dans la séance du 19 juin au soir : elle reçoit les honneurs du Bulletin ; mais sans attendre de connaître le sort qui lui sera fait et le nouveau décret, rendu le 12, qui le maintient à la tête de TArmée du Rhin, dès le 20, toujours de Wissembourg, Alexandre a écrit aux citoyens composant le Conseil général de la Commune de Paris une lettre qui ne remplit pas moins de deux colonnes (19S lignes petit texte) du Supplément à la Gazette nationale du 14 juillet 1793. De cette déclaration, adressée aux inagistrats du peuple^ il faut retenir au moins ce lambeau de phrase : « ...Si je suis peu jaloux du commandement des armées et des places qui donnent une influence sur les aû'aires publiques, je le serai toujours de Teslime de mes concitoyens, et en particulier d'une Commune qui se distingue par son ardeur républicaine, d'une Commune à laquelle la France doit non seulement la chute du Irone, mais encore cet esprit public qui peut préserver

LE GÉNÉRAL UEAUIIAUNAIS 203

à jamais des despotes en formant des amis à la liberté et des Brutus contre la tyrannie ! » Et c'est la Commune de Pache, de Chaumette et d'Hébert!

Cependant, on commence à trouver que sî ce général écrit beaucoup, il agit peu. Ses phrases sont démodées ; elles sentent raristocrate. Mayence est assiégée et le commandant en chef de l'Armée du Rhin n'aurait-il pas mieux à faire que de rédiger des adresses ? Que lui parle-t-on de débloquer Mayence? Il y songe, et même il en a déjà écrit. Le 1 juin, il a eu à Bitche une conférence avec Bouchard ; il est vrai qu'on n'y a rien résolu ; mais, le 27, il en a tenu une nouvelle où l'on a décidé la marche en avant, et le voici qui annonce à son armée, par une proclamation qui tient une colonne du Moniteur (144 lignes petit texte), qu'elle va occuper une position à trois lieues en avant de Wissembourg. Le mouvement s'opère le 3 juillet et, dans ces positions de Freckenfeld et de Minfeld, Alexandre demeure seize fois vingt-quatre heures, transmettant soigneusement d'ailleurs à la Convention les nouvelles que lui apportent les échappés de Mayence, Le 19 juillet, il quitte Minfeld pour prendre une autre position près de Landau : il a 60 000 hommes sous ses ordres; il s*avance avec majesté sur six colonnes ; c'est dans toutes les règles d'un art enfantin qu'il attaque le moindre poste; c'est avec une prolixité sans pareille qu'il rend compte de la moindre escarmouche ; c'est avec une vanité déconcertante qu'il se loue du moindre succès. Pendant qu'il s'étend sur sa gloire dans ses

204 JOSÉPHINE DE BEAUHAUNAIS

lellres des 20 et 23 juillet, Mayence agonise. C'est le 23 que la capitulation est signée et ce Beauharnais, dont l'ineptie a perdu Mayence, ce général en chef qui n'a môme point eu le mérite de tenter la forlune, adresse à son armée une proclamation pour flétrir les capitulards (60 lignes du Moniteur) : « une capitulation qu'on ne pouvait prévoir lorsqu'il restait à des républicain3 des munitions de guerre et du pain ! *

Mieux, il écrit aux Jacobins de Strasbourg pour que le club demande à la Convention qu'on fasse tomber les tôtes des traîtres de Mayence et qu'on les envoie au roi de Prusse I

Il se borne là : sans essayer de racheter par une action de guerre le désastre dont il est la cause, il bal en retraite le 27 juillet et, le 3 août, il écrit aux Commissaires et à la Convention pour demander sa démission, « vu que, appartenant à la caste proscrite, il est de son devoir d'ôter à ses concitoyens tous les sujets d'inquiétude qui pourraient s'élever contre lui dans ces moments de crise d. Le 6, il revient à la charge sur les mêmes motifs. Le 8, dans une conférence qu'il tient à Bitche avec les représentants, il renouvelle sa demande : les Représentants ne veulent point accepter; néanmoins, ils commencent à s'étonner « Quant au général Beauharnais, disent-ils, s'il faut s'en rap[)ûrter à la manifestation de ses principes, ils sont purs, ses talents politiques sont connus et ses talents militaires très étendus; et, en lui rendant la justice qui lui est due, c'est le premier général de la République,

LE GÉNÉRAL BEAUIIâRNÂIS 205

maïs il est dans un tel abattement que toutes ses facultés morales et physiques sont absorbées. »

Le 13, Beauharnais est à Wissembourg avec son armée, il rend compte à la Convention d'une reconnaissance dans laquelle il a perdu dix-huit hommes tués et autant de blessés (82 lignes du Moniteur) et il insiste de nouveau pour que sa démission soit acceptée, (c Je dois, dit-il, provoquer moi-même l'ostracisme et vous Solliciter de prendre rang comme soldat parmi les braves républicains de cette armée. » A preuve de sa résolution immuable, il envoie à la Convention la pro» clamation qu'il vient d'adresser à ses troupes (76 lignes du Monifeur) où il annonce qu'il cède au vœu émis par quelques sociétés populaires : « que ceux qui faisaient partie d'une classe privilégiée soient éloignés des armées ». Sans autorisation, il se rend à Strasbourg, insiste vainement encore près des Commissaires, veut mettre en jeu le Département du Bas-Rhin, lequel lui répond « que le fonctionnaire qui quitte son poste dans une occasion critique doit être considéré comme traître à la Patrie ». Alors, le 18, il envoie aux Représentants cette étrange lettre : « Attendu que je suis retenu malade à Strasbourg oii je suis venu pour concerter avec les citoyens Représentants du peuple et les corps administratifs les moyens d'augmenter la force de l'armée et de remédier à l'inconvénient du défaut des subsistances... le citoyen général Landremont quittera l'avant-garde... et prendra provisoirement le commandement en chef de TArmée, si cette mesure est approuvée par laa citoyens Représentants

206 JOSEPHINE DE BEAUIIARNAIS

du peuple ». Dédaigneusement ceux-ci répondent : « Le Général en chef de l'Armée du Rhin pouvant donner, sous sa responsabilité, tous les ordres utiles au bien du service dont il est chargé, les mesures qu'il prendra sous ce rapport n'ont besoin d'aucune approbation. » ^

C'est grave de quitter ainsi son poste en présence de l'ennemi, au moment où Gustine est en jugement, où Dillon est arrêté, où le soupçon de trahison plane sur tous les généraux. A la Convention, on ne manque pas de faire remarquer que Beauharnais est l'ami, et le confident de Gustine. Tallien — le fait est à noter — défend Beauharnais : « Je n'entends pas juger l'individu, dit-il, mais je ne veux pas qu'on l'inculpe vaguement. » La démission est acceptée; c'est le 21 août; mais, lorsque la nouvelle en arrive à Strasbourg, les Représentants en mission ont déjà dû prendre sur eux de la recevoir. En effet, depuis le 18, pendant qu'aux avant-postes l'armée se bat continuellement, Beauharnais est resté à Strasbourg. Est-il malade, comme il le dit? est-il, comme on le dit, fou d'amour pour la fille Rivage ? Le 21, il s'est décidé à se rendre à Wissembourg, mais c'a été pour en faire évacuer les pièces de position, la poste, le trésor et tout le gros de l'armée; le 23, il va ordonner la retraite que les Représentants empochent en prenant cet arrêté, dont les termes méritent d'être exactement pesés, car il ne s'agit plus ici de politique, mais de défense nationale :

a Les Représentants du peuple près l'Armée du

LL Gl^NÊRAL BEAUllARNAlS 207

Rhin, considérant que le général en chef Bcauharnais réitère à chaque instant Toffre de sa démission, et de vive voix, et par écrit; considérant qup, d'après ses aveux multipliés, il n'a nilaforce, ni Ténergie morale nécessaires à un général en chef d'une armée républicaine; considérant que son état de faiblesse et de langueur qui Ta éloigné de Tarmée pendant trois jours de combats ne peut que jeter la méfiance et le découragement dans l'état- major de l'armée ; arrêtent que sa démission est enfin acceptée et qu'il sera tenu de s'éloigner dans l'espace de six heures à vingt lieues des frontières, dans' un séjour dont il nous donnera connaissance ainsi qu'à la Convention nationale, »

Et Borie, en adhérant à l'arrêté de ses collègues Ruamps et Milhaud, ajoute : « J'aurais été de Tavis de l'arrestation de Beauharnais. s

Durant tout ce temps, qu'est devenue Joséphine ? On est en droit de penser que d'octobre 1791 à septembre 1792, elle ne s'est éloignée de Paris, où elle continue à avoir son appartement rue Saint-Dominique, que pour des séjours à Fontainebleau chez sa tante, et pour des villégiatures chez des amis, surtout à Croisy* où l'emmène sa voisine d'appartement, M""* Hosten Lamotte, née de Louvigny, cette créole de Sainte- Lucie qui la attirée dans sa maison et qui, ayant une fille presque du même âge qu'Hortense, se trouve lui être une société précieuse : cette M"^ Hostea tient en location du sieur Bauldry depuis 1791, une gentille maison à Groissy : Joséphine connaît déjà ce village, où l'on a tout lieu de présumer qu*elle a déjà fait une villégiature à sa sortie de Panthemont. Elle accepte avec plaisir d'y revenir chez son amie et ce séjour exerce sur son existence une action décisive, car, outre qu'elle y fait connaissance de M. Ghanorier, des Vergennes, de M"^" Campan, elle y entre en relations avec Réal, fils d'un garde-chasse de Chatou, qui

s'est élevé dans la Basoche, est devenu procureur au Chàlelet, s'est fait un des conducteurs du mouvement, un des hommes en vue de la Révolution, mais est resté en termes d'amitié déférente avec Chanorier Par Real, elle auraTallien; Tun secrétaire de la Commune du Dix Août ; Tautre substitut du procureur de la même Commune. Elle a déjà Barère — M. de Vieuzac, — ancien constituant, en amitié de longue date avec Beauharnais, qu'il a connue chez la Genlis. Et on a vu Real à la Commune, Tallien et Barère à la Convention se faire les défenseurs, quasi les répondants d'Alexandre.

Après les événements d'Août, la chute du trône, devant la continuelle agitation de Paris, Joséphine est prise de peur, — sinon pour elle-même, car elle croit que les services et le nom de son mari la couvrent, — au moins pour ses enfants. Elle les confie à son amie, la princesse de Hohenzollern, qui, quittant Paris, va se réfugier avec eux dans une terre du prince de Salm, à Saint-Martin en Artois, en attendant une occasion pour passer en Angleterre : au printemps, tout sera calmé, et la princesse ramènera les enfants, à moins que Joséphine n'aille les chercher. Mais dès qu'Alexandre a vent de ce départ, il expédie de Strasbourg un courrier avec ordre de s'opposer à rémigration et de lui ramener Eugène, qu'il place au Collège national.

Il est à penser que c'est par Real et Tallien que, en septembre, Joséphine a quelque moyen de rendre service à l'ancienne abbessede Panthemont; nuldoule,

au surplus, qu'elle ne soit liée avec la plupart des hommes influents, avec ceux du moins qui, dans la Constituante, avaient été du parti avancé et qui sont revenus à la Convention ou ont été appelés, soit dans les armées, soit dans le gouvernement, à occuper de grandes places. Elle est restée en des termes d*a(Tection avec Charlotte Robespierre, mais elle ne se borne point là. On sait d'elle une lettre, en date du 26 novembre 1792, qui la montre en termes assez d'intimité avec le ministre de la Guerre (c'est encore Servan, un Girondin) pour lui recommander un certain citoyen Pauly, dont elle connaît le mérite, et qu'elle veut faire commissaire des Guerres ; sans doute afin de n'être pas confondue avec sa belle-sœur dont le mari est émigré, elle signe : La citoyenne Beanhamais, femme du maréchal de camp. <t Comme elle est bonne et obligeante, a dit quelqu'un qui l'a connue alors, elle s'emploie à rendre autant de services qu'il lui est possible. Dès lors, ajoute-t-on, sa réputation do conduite est fort compromise, mais celle de sa bonté, de sa grâce et de la douceur de ses manières ne se dément point, d Il est permis de penser que, tout en entretenant des rapports presque d'inlimilé avec certains Monta gnards, Joséphine, en admettant qu'elle ait des opinions politiques, s'arrête aux Girondins et, sur la foi de Lanjuinais, qui formellement la lui donne, il faut citer cette lettre qui, par sa forme autant que par les doctrines qui y sont exposées, détonne pourtant étrangement dans sa correspondance ; mais, affirme Lanjuinais : « cette lettre est de M"* de Beau-

214 JOSÉPHINE DE BEAUUARNAIS

harnais : elle paraît avoir été écrite après le Trente et un mai. » La voici : t Homme respectable, législateur courageux, permettez à une femme qui connaît l'austérité de vos principes et votre dévouement héroïque, de vous adresser l'expression de sa sensibilité. Le mérite persécuté, l'innocence flétrie, la vertu calomniée eurent toujours droit à ses hommages et déjà vous auriez reçu les siens si elle avait pu se procurer plus tôt votre adresse. Ah ! sans doute l'oppression où Ton veut vous faire gémir est un véritable triomphe. Je ne vous dirai point : Persévérez ; non I ce n'est pas à des caractères tels que le vôtre qu'on peut témoigner ce doute injurieux. Un jour viendra, mon cœur me le présage, où la France reconnaissante bénira votre fermeté sublime et saura mettre à votre place vos implacables ennemis. En attendant, souffrez que j'aille vous voir, vous admirer, vous offrir mes services s'ils pouvaient vous être utiles.

« Je ne signe point ma lettre ; non que je n'eusse le courage d'avouer hautement une démarche dout je suis fîère, mais de peur de compromettre un être qui m'est cher et dont la destinée est irrévocablement attachée à celle de la République. »

Au moment où elle écrit cette lettre, Joséphine est encore à Paris où elle a fait sans doute son principal établissement durant l'hiver de 93. Elle a certainement coupé par des voyages à Fontainebleau, mais non par une résidence continue, car lorsque, le 5 février 1793, le marquis et M"*® Renaudin y ont : b tenu l'attestation de leur civisme, Joséphine n'est pas mentionnée. Elle

vitrue Saint-Dominique où son intimité avec M°*® Hosten s'est encore resserrée et, par elle, elle est en liaison avec quantité de ses parents et de ses amis formant une société assez fermée, presque réactionnaire, où paraissent surtout des créoles : Hosten, Merceron, Boissonnières, Mornay, Turbé, une M"* Lefranc de Porapignan, cette M"' de Beaufort, plus tard M™* d*Hautpoul, qui écrivit quantité de romans, et Duval d'Epresmesnil, promis bientôt à la guillotine.

On trouvait encore le courage de se réunir, de faire des parties, de dîner ensemble, de jouer la comédie. Puis, menant une vie double, triple, Joséphine s'échappait de là dans d'autres sociétés demeurées plus inconnues, dans d'autres parties moins honnêtes : c'est la seule explication qu'on puisse donner de sa tranquille confiance au milieu des hasards qu'elle affronte.

Cependant, au milieu de septembre, après que la loi des suspects a été rendue, point à hésiter : il lui faut un domicile hors Paris, pour obtenir un certificat de civisme et soit qu'elle soit déjà installée à Croissy, soit qu'elle y vienne à ce dessein, elle y élit sa résidence et M""* Hosten, dont le futur gendre, M. de Croiseul, vient d'acheler, à Croissy même, la belle propriété Delahaye-Desfosses, lui cède, dans la maison Bauldry, la suite de son bail de 1 200 livres. Le 26 septembre, la citoyenne Beauharnais se présente à la municipalité pour y faire sa déclaration et, deux jours après, elle est rejointe par son fils, le citoyen Eugène Beauharnais, venant de Strasbourg. Alexandre en effet, lorsqu'il a dû s'éloigner dans les six heures, a

216 JOSÉPHINE DE BEAUUARNAIS

laissé son fils au collège et, le collège fermant, les élèves sont renvoyés.

Dans ces déclarations, nulle mention d'Hortense : son nom n*est cité dans aucun des actes postérieurs qui établissent, durant cet automne de IIOS, au moins jusqu'au 22 décembre, le séjour continu de Joséphine et de son fils à Croissy. Est-ce une simple omission, vu le peu d'importance de la personne ? On serait tenté de le penser : M""* Rémusat, qui était encore M"° de Vergennes et qui a passé cet été de 1793 à Croissy, chez Chanorier, atteste que ce fut à ce moment qu'elle connut Hortense, moins âgée qu'elle de trois ou quatre ans. a Je me souviens encore, a-t-elle écrit, qu'elle venait me rendre visite et, s'amusant à faire l'inventaire des quelques petits bijoux que je possédais, me témoignait souvent que toute son ambition pour l'avenir consistait à être maîtresse d'un tel trésor. » Toutefois, on peut croire que Hortense ne vivait point chez sa mère d'une façon continue, soit qu'elle fût plus souvent près de son grand-père à Fontainebleau, ou qu'on l'eût mise en pension, ou que la citoyenne Lanoy, sa bonne, l'eût gardée à Paris, et que ce fût elle la couturière prétendue chez qui elle était placée comme apprentie.

Joséphine en efict — peut-être sur des ordres venus de son mari, peut-être sur les conseils de Chanorier — a trouvé ce moyen de prouver son civisme et son admiration pour Jean-Jacques : si Hortense apprend la couture, Eugène est apprenti menuisier chez le père CocharJ, agent national de la commune de

Croîssy ; il est même considéré comme bon patriote et défenseur de la Patrie, car à ce titre il reçoit, lo 19 octobre, un sabre et un fusil.

Cela n'empêche pas Joséphine de fréquenter chez les bourgeois du village et du château, de maintenir, de resserrer, d'étendre, des relations qui toutes par la suite reparaissent dans sa vie : Chanorier qui lui fera acheter Malmaison ; M"** de Vergennes, Tune qui, devenue M"® Rémusat, sera dame du palais — et en quelle faveur ! — l'autre, M™* Champion de Nansouty, qui aura pour son mari toutes les places ; M™* Hosten et ses filles, dont l'une, M"* de Croisent, aura ses enfants élevés aux frais d'Hortense ; Tabbé Maynaud de Pancémont qui, associé à Dernier pour la négociation du Concorda,t, sera fait évêque de Vannes, aumônier de la Princesse de Piombino et qui, victime des Chouans, aura, par ordre de l'Empereur, sa statue de marbre érigée dans son église cathédrale ; Real enfin, qui sera conseiller d'Etat, commandant de la Légion, commandeur de la Réunion, comte dé J'Empire avec 16 000 francs de dotation et auquel VEmpereur fera des dons manuels, plusieurs de 100 000 francs, un de 500 000. Le lien entre Napoléon et Real, c'est Joséphine ; l'occasion entre Real et Joséphine, c'est Croissy.

Au mois de janvier 179i, Joséphine, munie du certificat de civisme qu'elle a obtenu à Croissy, rentre rue Saint-Dominique. Dans ses entours, on la tient si bien en faveur près des puissants du jour, qu'on n'hésite point à s'adresser à elle, et elle s'emploie, se met en

218 JOSÉPHINE DE BEAUIIARNAIS

avant avec une admirable inconscience, ne se doutant point que, si protégé qu'on soit, le mieux qu'on ait à faire en un tel temps, c'est de ne point parler, de ne point écrire, de ne point se signaler — de se terrer. Sa belle-sœur Marie-Françoise de Beauharnais a été écrouée à Sainte-Pélagie le 3 novembre (1793 - 13 brumaire an II). On vient lui demander d'obtenir sa liberté. Pourquoi est-ce à elle qu'on s'adresse? Pourquoi Fanny ne fait- elle point agir Cubières en faveur de sa propre fiUe ? Joséphine n'a jamais eu d'intimité avec sa belle-sœur, n'en aura jamais. Alexandre et son frère aîné sont brouillés depuis la Constituante ; mais Joséphine est obligeante de nature, elle multiplie les pas et les démarches, apprend enfin que tout dépend de Vadier, président du Comité de Sûreté générale : Vadier a été de la Constituante, il a été lié avec Beauharnais ; elle ne peut se faire recevoir par lui, elle lui écrit.

c Paris, 2S nivôse Tan II de la République française une et indivisible *.

LIBERTÉ. ÉGâLITË.

€ Lapagerie-IJeau/iarnais à Vadier^ représentant du Peuple.

« Sakit, estime^ confiance^ fraternité.

a Puisqu'il n*estpas possible de te voir, j'espère que tu voudras bien lire le mémoire |ue je joins ici. Ton

* 17 janvier 1794.

collègue m*a fait part de ta sévérité, mais, en même temps, il m'a fait part de ton patriotisme pur et vertueux et que, malgré tes doutes sur le civisme des ci-devants, tu t'intéressais toujours aux malheureuses victimes de Terreur.

« Je suis persuadée qu'à la lecture du mémoire, ton humanité et ta justice te feront prendre en considération la situation d'une femme malheureuse à tous égards, mais seulement pour avoir appartenu à un ennemi de la République, à Beauharnais Tatné, que tu as connu et qui, dans l'Assemblée constituante, était en opposition avec Alexandre, ton collègue et mon mari. J'aurais bien du regret, Citoyen représentant, si tu confondais dans ta pensée Alexandre avec Beauharnais Taîné. Je me mets à ta place : tu dois douter du patriotisme des ci-devants, mais il est dans Tordre des possibilités que, parmi eux, il se trouve des ardents amis de la Liberté et de TEgalité. Alexandre n'a jamais dévié de ces principes : il a constamment marché sur la ligne. S'il n'était pas républicain, il n'aurait ni mon estime, ni mon amitié. Je suis Américaine et ne connais que lui de sa famille, et s'il m'eût été permis de te voir, tu serais revenu de tes doutes. Mon ménage est un ménage républicain : avant la Révolution, mes enfants n'étaient pas distingiiés des sans-culottes, et j'espère qu'ils seront dignes de la République.

(( Je t'écris avec franchise, en sans-culotte montagnarde. Je ne me plains de ta sévérité que parce qu'elle m'a privée de te voir et d'avoir une petite conférence avec toi. Je ne te demande ni faveur, ni grâce.

220 JOSÉPHINE DE BEAUIIÀRNAIS

Allais je réclame ta sensibilité et ton humanité en faveu d'une citoyenne malheureuse. Si on m'avait trompée en me faisant le tableau de sa situation et qu'elle fût et te parût suspecte, je te prie de n'avoir aucun égard à ce que je te dis, car, comme toi, je suis inexorable ; mais ne confonds pas ton ancien collègue. Crois qu'il est digne de ton estime.

« Malgré ton refus, j'applaudis à ta sévérité pour ce qui me regarde, mais je ne puis applaudir à tes doutes sur le compte de mon mari. Tu vois que ton collègue m'a rendu tout ce que tu lui avais dit : il avait des doutes ainsi que toi, mais voyant que je ne vivais qu'avec des républicains, il a cessé de douter. Tu serais aussi juste, tu cesserais de douter si tu avais voulu me voir.

« Adieu, estimable citoyen, tu as ma confianceentière,

<( Lapagerie-Beacharnàis,.

« N*46, rue Saint-Dominique, faubourg Saint-Germain. »

Ainsi, au cours des démarches qu'elle a faites en faveur de sa belle-sœur — démarches qu'elle sait le plus ordinairement rendre efficaces en y mettant toutes ses grâces, — Joséphine a appris que son mari était menacé, car, sous cette forme qu'elle emploie, est-ce M™® de Beauharnais ou Alexandre, qu'elle défend? Elle a échoué, mais elle espère encore adoucir le monstre. Qu'il la voie seulement « l'Américaine 1 » Mais Vadier, « soixante ans de vertus », ferme sa porte : c'est le moyen qu'il a trouvé de rester vertueux.

LES CARMES

LES CARMES

En quittant Strasbourg si brusquement qu'il n'a pas même eu le temps d*emmener ses équipages et ses chevaux, Alexandre s'est rendu droit à la Ferlé : de là, il s'empresse d'écrire à la Société des Jacobins de Blois pour s'excuser de ne pas s'y présenter immédiatement et pour annoncer sa prochaine venue, — car il pousse au délire le fétichisme des sociétés populaires ; pas de ville qu'il traverse où il ne se fasse affilier délivrer un certificat ; il en a des portefeuilles remplis, il collectionne ainsi les noms jacobins. Le 2 septembre 1793, au nom du Comité de correspondance, Rochejean, ex-oratorien, vicaire épiscopal de l'évêque Grégoire, coryphée et directeur du club, lui répond en ces termes, qui valent mieux qu'un certificat de civisme : « Ta lettre a été accueillie parmi nous avec les transports de l'amitié ; nous t'estimons, nous te chérissons; nous regrettons que les circonstances l'aient forcé de t'arrêter au milieu de ta carrière mili-

SÎ4 JOSÉPIIini^ DR BEAUIIARNAI3

taire ; nous te louons d'avoir fait à Topinion de tes concitoyens le sacriGce de la gloire que tu étais en chemin d'acquérir. Un homine assez grand pour refuser le ministère et se démettre du Généralat est un sans-culotte. Tu nous donnes une bien douce espérance, celle de te voir résider au milieu de nous et d*y discuter avec toi les grands intérêts de la République. Veille sur ta sauté comme sur un dépôt précieux à la Patrie et, puisque les délassements de Tamitié sont le baume de la vie, hâte-toi de venir au sein de tes amis. »

La loi des suspects ne le trouble point ; il vient à Blois où, à l'en croire, « il est fort bien reçu par les patriotes et dans la Société populaire ».I1 se hâte d'en faire part à Chabot, Tex-capucin, qui choisi lui aussi par Grégoire comme vicaire épiscopal, a été, par Tinfluence d'Alexandre, élu député à la Législative, qui, sans son secours, a été réélu à la Convention et qui, de loin, semble encore une puissance. <( J'ai causé de vous avec des sans-culottes, lui écrit Beauharnais, et j'ai vu avec satisfaction qu'ils étaient flattés pour leur département de vous compter à la tête de leurs députés. Vous êtes généralement aimé et estimé... » Ainsi cherche-t-il à se raccrocher, ayant par sa longue absence de Paris perdu la notion des gens utiles, des combinaisons de partis, provoquant en même temps des intimités, des confidences et des protections en Vadier, fantoche sanguinaire et vertueux, qui fait de la police en aliéné et met la guillotine au service de toutes les chimères que son délire enfante; en Barère,

LES GAK^ES ::::5

porte-voîx sonore, que nul ne prend au sérieux, en Chabot enfin, pourri de vices et de hontes, le type du moine apostat, disposé à toutes les vénalités, prêt à toutes les luxures.

A en croire d'autres témoins, même à Blois, les choses ne vont pas si bien pour lui : au club, à son entrée, il a été accueilli par des injures, a pris lui-même sa défense, s'est cru sauvé. N*a-t-il pas échappé à « l'épuration révolutionnaire tant désirée par les patriotes, tant redoutée par les aristocrates )), qui, sous la présidence du représentant Guimberteau, a été opérée dans l'église cidevant Louis, le 30 octobre, « avec une justice rigoureuse et une solennité républicaine »? Rassisré, Alexandre loue une petite maison à Blois» il prétend s'y installer, il fait mille politesses à des voisins qu'il sait royalistes; il s'excuse, déclarant ce qu'il en est bien revenu », il se tient inattaquable, grâce à Rochejean et à ses amis de Paris. En même temps, il recherche les fonctions municipales dans sa commune de la Ferté-Aurain, ci-devant Beauharnais, il est élu maire, il installe une société populaire, un comité de surveillance révolutionnaire ; il préside la Société des Jacobins à Chaumont, le chef-lieu de son canton, et, de ces divers hauts faits, il tire encore des certificats. Il a repris des habitudes de correspondance avec sa femme, ne fût-ce que pour recevoir d'elle d'utiles avis ; peu à peu, en effet, devant le commun péril, une sorte d'intimité s'est établie entre eux. Il est heureux, du moins le dit-il : a Non, jamais je n'aurais cru, écrit-il à son père le H octobre, qu'en quittant

!>*>' JOSÉPHINE DE BEAUHÂnNAlS

une vie/ aussi active que celle de Tarmée, le temps écoulé dans le calme d'une solitude eût été aussi rapide. La fin du jour arrive pour moi aussi promplement qu'avant ma retraite. Il est vrai que ma tête n'est point oisive : elle se fatigue en combinaisons pour le salut de la République, comme mon cœur s'épuise en efforts et en vœux pour le bonheur de mes concitoyens. »

Il passe vite en effet, ce temps qu'Alexandre trouve si rapide. Le 12 ventôse (2 mars), « le Comité de Sûreté générale arrête que Beauharnais, ci-devant commandant en chef de TArmée du Rhin et actuellement maire de Romorantin*, sera conduit et mis en une maison d'arrêt à Paris, que les scellés seront apposés sur ses papiers, distraction faite de ceux qui seront trouvés suspects ». Le citoyen Sirejean, commissaire du Comité, se rend en Loir-et-Cher, arrête Beauharnais et le ramène. Du Luxembourg où il est d'abord déposé, Alexandre est conduit aux Carmes où il est écroué le 24 ventôse (14 mars). Le premier signataire de ce mandat d'amener, c'est Vadier, sur qui comptent tant Beauharnais et Joséphine, et après, Jagot, Louis (du Bas-Rhin), David, Lebas, Lavicomte* rie et Dubarran.

Joséphine, qui a failli se compromettre en sollicitant la liberté de sa belle-sœur, ne s'épargne point

• Il n'est maire que de la Ferlé-A lirai n, maig le Comité ne pentil penser qu'il s'a<<it d'un si médiocre village et de Bon autorité. Il le suppose maire du chel-lieu de district.

LES Car M ES 227

sans doute en faveur de son mari, dont elle a entreposé dans son grenier — nouvelle preuve qu'il n'y a pas habitation commune — les papiers et les effets. Toutefois, ce n'est pas à ces inportunités qu'elle doit de partager bientôt son emprisonnement. Dans le système de terreur en vigueur, il n'est si petit village qui n'ait son comité révolutionnaire et, à défaut, ses dénonciateurs en titre. C'est peut-être à la Ferté que s'est formé l'orage contre Beauharnais ; c'est à coup sûr de Groissy que souffle la tempête contre Joséphine.

Une dénonciation anonyme lancée contre la petite société qui s'y est frileusement groupée, dénonciation où il est recommandé de « se méfier de la ci-devant vicomtesse Alexandre de Beauharnais, qui a beaucoup d'intelligences dans les bureaux des ministres, j> a déjà eu pour effet l'arrestation de Vergennes; elle entraîne bientôt un arrêté, pris le 30 germinal (19 avril) parle Comité de Sûreté générale, ordonnant l'arrestation de « la nommée Beauharnais, femme du ci-devant général, rue Dominique, 953, la nommée Hosten, même maison et le nommé Croiseul, leur allié, demeurant à Croissy près Chatou. Examen sera fait de leurs papiers et extraction de ceux trouvés suspects, qui seront apportés au Comité ; perquisitions seront faites, les scellés apposés, procès-verbal dressé et les susnommés et tous autres chez eux trouvés suspects, conduits dans des maisons d'arrêt de Paris pour y rester détenus par mesure de sûreté générale ».

Deux membres du Comité révolutionnaire de la sec

Î2S JOSÉIMIINË DE BSàUUâRNâIS

lion des Tuileries, Lacombe et Georges, chargés de rexécution des ordres du Comité de Sûreté générale, requièrent le 2 floréal (21 avril) un membre du Comité révolutionnaire Fontainc-de-Grenelle, se transportent rue Saint-Dominique, chez Joséphine, h. requièrent de leur représenter « totii ses papier et correspondancey a coye aiant obtempéré avons^ disent-ils, procédfi à leurs exhamains et après la recherche la plus scrupuleuse nous navons rien trouvez de contraire au intérêt de la république^ au contraire une multitude de lettre patriotique qui ne peuve faire que l'éloge de cette citoyenne ». Apposition des scellés est faite sur deux secrétaires, puis « sur deux aumoire qui sont dedant un grenier dedant lequel ils et déposé le papier correspondance du citoyen Beauharnois quesez effet »; la garde des scellés est confiée à la citoyenne Marie Lanoy promue à la qualité d*amie de la citoyenne Beauharnais ; celle-ci est arrêtée et conduite à la prison des Carmes à défaut de celle des Anglaises, désignée d'abord, mais où la place manque.

Cette prison des Carmes où les murs sont encore tachés du sang des massacrés de Septembre est une des plus insalubres de Paris. Une humidité efl'royable, le supplice de la vermine, des fenêtres bouchées, des repas pris en commun, les hommes dabord, les femmes après ; dans les corridors, jamais éclairés, des cuves pour les besoins, qu'on vide à peine et contre lesquelles on trébuche; les hommes malpropres, les jambes nues, le col nu, un mouchoir autour de la 'ête, point peignés, la barbe longue ; les femmes on

LES GâRMES 229

petite robe ou en pierrot de couleur, se négligeant la plupart : Teffroyable demain, Tinexorable tribunal et cet échafaud où il faudra monter !...

Il y a bonne compagnie pourtant : des ducs et des princes, le prince de Salm-Kyrbourg, M. de Rohan- Montbazon, le duc de Béthune-Charost, la duchesse d'Aiguillon ; il y a Tabbé de Boulogne, Delphine de Cusline, née Sabran, les Saint-Pern, M. de Gouy d'Arcy, l'ancien constituant; M. Destournelles, l'ancien ministre ; M"® Charles de Lamelh, M. de Mesgrigny, M""' de Sourdeval et ses deux filles, le comte de Soyecourt et Champcenetz, des grands seigneurs, des grandes dames, des députés, et aussi, car c*est un monde en miniature, des petites gens, dentistes, huissiers priseurs, blanchisseuses, râpeurs de tabac, des volontaires, des imprimeurs, des relieurs, des marchands de tableaux, des domestiques, des matelots, des horlogers, des ingénieurs, des hommes de loi, des coiffeurs, des minéralogistes, des architectes, des gendarmes, des peintres, des limonadiers, des cochers, des cultivateurs, des épiciers, des armuriers, toutes les conditions, toutes les. professions, tous les métiers, sept cents individus, différant d'âge, d'origine, d'éducation, de milieux, hommes, femmes, enfants — il y a des garçons de treize ans — jetés là comme sur un radeau perdu en mer, condamnés, avant la mort, au supplice de vivre ensemble, de se frotter constamment les uns aux autres, et en attendant la promiscuité du panier, c'est la promiscuité, odieuse à chaque instant du jour, de la chambre, de la table, du préau*

230 JOSÉPHINE DE BEAUIIABNAIS

Là, Joséphine rencontre son mari; ce n'est que là peut-être qu'ils se réconcilient franchement; — mais encore c'est à la façon dont on entendait les ménages dix ans auparavant. Liberté entière, bonne amitié, confidence peut-être des amours réciproques : Alexandre et Joséphine semblent en parfaite entente, témoin les lettres qu'ils écrivent en commun à leurs enfanta demeurés à la garde de la citoyenne Lanoy, mais Alexandre se prend d'une grande passion pour Delphine de Custine, tandis que Joséphine s'établit en coquetterie réglée avec Hoche, entré presque en môme temps qu'elle aux Carmes. (L'ordre d'arrestation est du 22 germinal.)

Mari et femme, chacun de son côté, se donnent grand mal pour réunir des pièces justificatives, des témoignages favorables, des certificats de civisme. Beauharnais rédige pour le Comité de Sûreté générale un mémoire où il établit ses services démocratiques, où il raconte sa vie, énumère les sociétés populaires qui l'ont nommé président : Paris, Blois, Valenciennes, Strasbourg, Chaumont, où il réclame sa liberté « pour augmenter la haine des rois dans le cœur de ses enfants, savoir un garçon de douze ans et demi qui apprend à Paris le métier de menuisier et une fille de onze ans élevée chez sa mère dans les principes républicains ». Bien mieux, il lève un village entier pour le réclamer : les officiers manicipaux, conseil général et habitants de la Fertc-Aurain, assemblés extraordinairement pour certifier que le citoyen Alexandre Beauharnais, maire de la commune, s'est

LES GâUMES 231

toujours comporté, u*aL qu'ils ont eu le bonheur de le posséder, en vrai et zélé patriote et républicain. « Pour quoi nous vous demandons... de nous renvoyer le vrai saus-culolte et républicain Alexandre Beauharnais tant pour le bien et le bonheur de notre commune que pour celui des communes voisines et des sociétés populaires auxquelles il est affilié qui sont très touchés de son absence et ne cessent comme nous de désirer son prompt retour. »

Par Eugène et Hortense qui ont obtenu la permission de voir Içur mère, passent les lettres, les certificats, les mémoires. Ils amènent à Joséphine son chien, Fortuué, un carlin, laid et hargneux, qui sans être remarqué, se coule, portant les billets sous son collier. Qui est derrière les enfants? Qui leur Uent la main? Qui fait les démarches à la Ferté? Qui rédige les pétitions? Sans doute ce personnage mys* térieux, Galmelet, qu'on trouvera dès lors dans Tin limité de la vie de Joséphine, chargé des missions les plus intimes, des affaires les plus secrètes, homme d'aOaires comme on en avait alors, de ceux qui, à leurs clients, ouvraient leur bourse et qui quelquefois, pour eux, donnaient leur tète. Peut-être s'y mèle-t-il un beaufrère de Marie Lanoy, la gouvernante des enfants, un certain M. Sabatier, qui fut pourvu par la suite d'un bon emploi dans un ministère. Peut-être encore un nommé Martin qui, plus tard, réclama son dû ; mais c'est ,à coup sûr Galmelet le principal : c'est lui seul que citent Eugène et Hortense ; plus tard, Galmelet, pourvu de la place de secrétaire du Gonseil des prises

23^ JOSÉPiliiNË DE DEÂUUi^RNÂlS

et de celle d'adminislrateurdu Mobilier impérial étant tombé dans la disgrâce de Napoléon^ Eugène le défen« dit avec la plus grande énergie ainsi que son neveu Soulange-Bodin, alléguant a Tin térêt qu'ils ont montré à sa famille dans des temps moins heureux ».

Pour Joséphine, mêmes démarches» mais d'un autre style : des pétitions que signent les enfants, qu'ils présentent le 19 floréal (8 mai) à la Convention, le 26 prairial (14 juin), au Comité de Sûreté générale. « Aux représentants de la Convention nationale » ils disent : « D'innocents enfants réclament auprès de vous la liberté de leur tendre mère, de leur mère à qui Ton n'a pu rien reprocher que le malheur d'être entrée dans une classe à laquelle elle a prouvé qu'elle se croyait étrangère puisqu'elle ne s*est jamais entourée que des meilleurs patriotes, des plus excellente montagnards. Ayant demandé son ordre de passe pour se soumettre à la loi du 28 germinal, elle fut arrêtée sans en pouvoir pénétrer la cause. Citoyens représentants, vous ne laisserez pas opprimer l'innocence, le patriotisme et la vertu. Rendez la vie, citoyens représentants, à de malheureux enfants. Leur âge n'est point fait pour la douleur. »

Plus imprudente est la pétition au Comité de Sûreté générale. Les enfants réclament que leur mère soit jugée. « Toutes les pièces concernant la citoyenne Alexandre Beauharnais... sont maintenant à la commission des détenus, excepté le mandat d'arrêt : on n'attend que cette pièce pour délibérer sur son afl'aire », et ils la demandent avec instance : c quand on n'a

LES GâUMES 233

point h redouter le jugement, on brûle qu'il soît rendu ». Pauvre femme ! comment ne sent-elle point que le seul moyen de salut est de se faire oublier ! Heureusement, La Bussière veille : cet étrange personnage, qui, par humanité, s'est fait voleur de dossiers — non pas même voleur, mâcheiir, — et qui risque à chaque instant sa vie pour sauver la vie d'inconnus. Qu'il ait mâché le dossier de Joséphine, on n'en a nulle preuve, mais il s'en est vanté, et Joséphine l'a cru, car, le 5 avril 1803, elle assista avec le Premier Consul à une ^^présentation extraordinaire donnée au théâtre de la Porte Saint-Martin au bénéfice de La Bussière, et elle envoya cent pistoles pour le prix de sa loge. Si La Bussière n'est pas un personnage de légende, il est le plus extraordinaire des héros.

Que ce soit à La Bussière, au hasard ou à l'encombrement de la guillotine que Joséphine ait dû d'être oubliée et d'atteindre ainsi le 9 thermidor, Beauharnais était trop en vue . pour que, dès qu'il s'agît de vide?' les Carmes, son nom ne fût pas des premiers prononcé. Sans doute, étant donnée sa conduite militaire, l'abandon de Mayence, la désertion de son poste, les chefs d'accusation ne manquaient pas contre lui, mais un procès individuel avec des formes, des témoignages, des plaidoiries, des réquisitoires, c'était long et on était pressé. Les prisons étant remplies, il fallait faire de la place. A défaut des massacres soi-disant populaires dont on avait vu les inconvénients, Vadier a soixante ans de vertu » inventa les

234 JOSÉPHINE DE BEAUUAUNÂIS

conspirations de prison, et avant Saint-Lazare, Port Libre, les Oiseaux, le Plessis, on vida les Carmes plus encombrés. Lorsque, le 4 thermidor, Alexandre partit pour la Conciergerie, il sentait si bien que c'était Theure des adieux suprêmes, qu'en passant devant M™* de Custine, il lui tendit comme présent de mort un talisman arabe monté en bague qu'il portait toujours à son doigt. S'il avait encore cette lueur d'espérance qui, dit-on, accompagne Thomme jusqu'à la fin et lui permet de vivre, Tespèce d'interrogatoire qu'il subit à la Conciergerie la dissipa. Ce n'était point de la reddition de Mayence, de quelque chose de tangible qu'il était accusé, mais d'un rêve, d'une imagination» de rien, du néant. Un détenu quelque peu fou avait tenu des propos ; un autre avait caché une corde sous son lit et y avait fait des nœuds : conspiration : quaranteneuf accusés.

Alexandre envisagea la mort résolument, car. alors, presque tous savaient mourir, si bien peu savaient vivre, et lui-même le prouve : dans une lettre suprême qu'il écrit à sa femme il ne peut se défaire de cette phraséologie qui l'obsède : « Toutes les apparences de l'espèce d'interrogatoire qu'on afailsubiraujourd'hui à un assez grand nombre de détenus, dit-il, sont que je suis victime des scélérates calomnies de plusieurs aristocrates soi-disant patriotes de cette niaison (les Carmes). La présomption que cette infernale machination me suivra jusqu'au Tribunal révolutionnaire ne me laisse aucun espoir de te revoir, mon amie, ni d'embrasser mes chers enfants. Je ne te parlerai dono

LES CARMES 235

point de mes regrets ; ma tendre affection pour eux, V attachement fraternel qui me lie àtoi^ ne peuvent te laisser aucun doute sur le sentiment avec lequel je quitterai la vie sous ce rapport. » Et après : « Je regrette également de me séparer d'une patrie que j'aime, pour laquelle j'aurais voulu donner mille fois ma vie et que non seulement je ne pourrai plus servir, mais qui me verra échapper de son sein en me supposant un mauvais citoyen. Cette idée déchirante ne me permet pas de ne point tè recommander ma mémoire ; travaille à la réhabiliter en prouvant qu'une vie entière consacrée à servir son pays et à faire triompher la Liberté et TEgalité doit, aux yeux du peuple, repousser d'odieux calomniateurs pris surtout dans la classe des gens suspects. Ce travail doit être ajourné, car, dans les orages révolutionnaires, un grand peuple qui combat pour pulvériser ses fers doit s'environner d'une juste méfiance et plus craindre d'oublier un coppable que de frapper un innocent. » Beauharnais pensait-il que cette lettre serait lue, que ces déclamations le serviraient, qu'on lui en tiendrait compte ? Etait-ce là un plaidoyer suprême à défaut de celui qu'on ne le laisserait point prononcer ? Se faisait-il encore cette illusion? On cherche là en vain l'accent de nature, quelque mot dont frémisse la chair au contact de cette chair qui agonise; une ligne qui émeuve, un cri dont l'angoisse remue, on ne trouve que des phrases ! Cette phrase à période, à élégances, à souvenirs classiques, redondante, fertile en images peu suivies et en termes ambitieux, ost-elle

23d JOSf'.PIIINK DE BRâUIIâRNâIS

donc à ce point passée dans leur sang? a-t-elle ai exactement; tapissé leur cerveau, que ce soit là leur langue et que, grâce à elle, même les sentiments vrais paraissent empruntée ? Cette lettre semble un devoir de rhétorique rédigé par un élève médiocre» et Beauharnais est peut-être un père très tendre, un patriote, un ami de la liberté, décidé à se sacrifier lui-même, acceplantrinjustice, la reconnaissant équitable ! Peutêtre aussi ne s*y trompe-t-on pas et est-ce exact que, chez cet homme, tout est convention, tout se guindé à Toratoire, tout se mue en littérature, et cette littérature, faite des réminiscences classiques accommo* dces à une forme dont Jean-Jâcques a donné le moule, pervertit jusqu'aux sentiments profonds, ceux humains de nature et d*essence^ au point d'en fausser non l'expression, mais le fond même. Et ainsi^ même un testament de mort vise à Teffet et est écrit pour la cantonade, mais à la cantonade on n'écoute point, et TefTet est manqué.

Deux jours après, Beauharnais a cessé de vivre, et dans la fournée étrange où on l'a jeté, sans interrogatoire, sans témoignages, sans plaidoiries, sans verdict, dans cette fournée de cinquante-cinq condamnés où il y a des négociants et des prêtres, des magistrats et des commis, des bijoutiers et des matelots, des généraux et des brocanteurs, des princes comme Rohan- Montbazon, et des gens d'esprit comme Champcenelz, Alexandre retrouve son ancien ami le prince de Salm et son ancien collègue à la Constituante Gouy d'Arcy. C'est le 5 thermidor (23 juillet), — Encore quatre joursl

Ces qiialre jours qui valaient la vie, Joséphine le» gagna. Des légendes veulent qu'elle dût, le 10 thermidor, être traduite au Tribunal révolutionnaire, qu'elle le sût, qu'elle s'attendit à mourir, qu'elle eût déjà coupé ses cheveux et vu emporter son lit, A quoi bon grossir l'horreur ? Le couteau était sur toutes les têtes ; c'était une loterie de la mort où, tôt ou tard, tout billet devait sortir, mais où, d'avance, nul n'avait même un indice de son lot : le caprice, le hasard établissaient les listes, pareil à l'antique Fatalité, comme elle muet, aveugle et sourd.

M"' de Beauharnais n'avait point tant de vigueur morale que, comme beaucoup de femmes de ce temps, elle envisageât sans terreur cette mort quasi inévitable, t Elle montrait un découragement qui faisait rougir ses compagnes d'infortune. Elle était pusillanime à l'excès. Les autres savaient se résigner, elle espérait toujours. Elle passait sa vie à tirer les

240 JOSÉPHINE DE BEAUIIARNÂIS

cartes en cachette et à pleurer devant tout le monde, au grand scandale de ses compagnes. Mais elle était naturellement gracieuse et la grâce ne nous sert-elle pas à nous passer de tout ce qui nous manque ? Sa tournure, ses manières, son parler surtout avaient un charme particulier; mais, il faut le dire, elle n*étaitni magnanime ni franche : les autres prisonnières la plaignaient en déplorant son peu de courage. »

Qui pourtant d'elles ou de Joséphine était dans la vérité de la nature ? La faiblesse de la femme, tournée àThéroïsme, peut inspirer des phrases ; elle n*émeut point ; la faiblesse de la femme apparue dans sa réalité fait pitié : Taltière résignation des grandes ilamefl devant Tcchafaud n'a point avancé d'une seconde la fin de la Terreur, mais les cris, les sanglota, les désespoirs de M"® Dubarry ! Ce n'était point romain d avoir peur, mais humain, et la peur, comme la pillé, est contagieuse. Si, chaque jour, au lieu de ces silencieuses résignées, les charrettes s'étaient emplies de femmes tordues en prières, criant, hurlant, suppliant; si Paris, chaque jour, avait été traversé parle bruit de leur désespoir, il ne se serait plus trouvé de juges, plus de gardes, plus de. bourreaux; c'eût été, nerveuse, inconsciente, mais certaine, la révolte de la Pitié.

Et parce qu'elle est ainsi femme et que a ses compagnes D la méprisent un peu, Joséphine est-eJIe moins aimée dans la prison ? Non certes, et on la plaint d'autant plus qu'elle est plus faible. On le vit bien le 19 thermidor (6 août), quand des premières

elle fut mise en liberté. Lorsque les prisonniers entendirent prononcer son nom, ils applaudirent avec fureur. Elle^ non peut-être, comme Ta dit un de ses compagnons, parce qu'elle y était inGniment sensible, mais parce que, enfin, elle échappait» parce que c'était le salut, elle se trouva mal. Remise, avec cette grâce qui ne l'abandonna jamais, a elle fit ses adieux à chacun et sortit, au milieu des voeux et des bénédictions de toute la maison ».

N'est-ce pas bien ici le caractère de Joséphine et ne vaut-il pas mieux l'imaginer ainsi gracieuse et épeurée que tournée à un rôle qu'elle n'eût pu soutenir ?

On a dit qu'elle dut cette prompte sortie à Tinter* vention de M°® de Fontenay, la future M"® Tallien, sa compagne de prison. Il n'est point démontré d'abord qu'elle connût Teresia Cabarrus avant l'année 1794» bien que, depuis 1791, elles eussent pu se rencontrer; mais il n'y avait aucune liaison. Pour la communauté de prison, impossible : a la femme Fontenay, arrêtée à Versailles dans la nuit du 11 au 12 prairial en vertu d'un ordre du Comité de Salut public en date du 3, fut immédiatement dirigée sur la Petite-Force pour y être détenue au secret », et ce fut de la Petite-Force qu'elle sortit le 12 thermidor, sur un ordre du Comité de Sûreté générale. Elle ne passa donc pas aux Carmes que Joséphine n'a pas quittés du 2 floréal au 19 thermidor.

A défaut de M°® de Fontenay, Joséphine avait d'autres protecteurs et qui n'élaient pas des moins puissants. On a vu qu'elle avait ses entrées dans les ministères, qu'elle était en correspondance avec quan-

242 J JSÉPIIINE: DE DEAUflARNAlS

lité de bons patriotes. Les représentants en mission à l'armée du Rhin, qui avaient écrit d'Alexandre : « Ç*est le premier général de la République » ; Hoche, sorti de la Conciergerie le 16 thermidor, qui tout à Theure prendra Eugène dans son état-major ; Real, Barère, Tallien, ne pouvaient-ils la servir? D'ailleurs à quoi bon chercher? C'est à Tallien que chacun fait honneur de la libération de Joséphine ; c'est à Tallien seul que plus tard Eugène l'attribue. En reconnaissance, il lui fait une pension, de même que Joséphine se charge de sa fille Thermidor, rebaptisée en Joséphine. Ce n'est pas par M"^ deFontenay que Joséphine arrive à Tallien ; c'est^ au contraire, Tallien qui sert entre elles de trait d'union.

On peut bien penser que, une fois libre, Joséphine s'employa pour obtenir la mise en liberté de M"* Hoslen et de son gendre, M. de Croiseul, et que, ses effets étant toujours sous scellés dans son appartement de la rue Saint-Dominique, elle passa à Croissy, près de ses amis, la fin de Uautomne; mais l'on n'a que bien peu de points de repère certains pour jalonner la vie qu'elle a menée depuis le mois d'août 1794 (thermidor an II) jusqu'au mois d'août 1793 (thermidor an III).

On a affirmé que, en sortant de prison, elle fut la maîtresse de Iloche. Il ne paraît pas discutable que, aux Carmes, elle fût en coquetterie avec lui. « A. Taide d'un miroir, elle l'instruisait des assassinats qui signaj laient chaque jour. » Etrange cour! Mais celte cour fut brève, puisque le 27 floréal (16 mai) floche fut transféré à la Conciergerie. Il fut mis en liberté le 17

thermidor (4 août), deux jours avant Joséphine, et douze jours plus tard, le 29 (16 août), nommé général en chef de l'Armée des Côtes de Cherbourg, dont il prit effective m ei>t le commandement le 19 fructidor (5 septembre). En admettant qu'il eût fait toute diligence, il a donc quitté, au plus tard le 18 (1**' septembre) Paris,, où il n'avait pu rester en tout que trois semaines : à ce moment, il semble fort amoureux de la jeune fille qu'il a épousée en ventôse (fin février), dont il a été séparé presque aussitôt, d'abord par son envoi à l'armée d'Italie, puis par son incarcération. Qu'on admette même qu'il ait été tenté, qu'il y ait eu quelque chose entre Joséphine et lui, comme cette liaison, en admettant qu'elle ait existé, fut courte I comme, devant ces dates certaines, tombent les assertions de Barras ! Barras prétend que Joséphine a poussé ses prétentions sur Hoche jusqu'à vouloir le faire divorcer pour l'épouser, que Hoche a répondu « qu'on peut bien se passer un moment une catin pour maîtresse, mais non la prendre pour femme légitime ». Il affirme que Joséphine proposa à Hoche de le pousser auprès du gouvernement et que Hoche refusa tout; enfin, après avoir dit que, non contente du général, Joséphine avait pris un aide de camp chargé de lui porter une lettre et jusqu'à un Alsacien colossal, gardien de l'écurie, il prête à Hoche celte phrase : « Il faut avoir été en prison avec elle avant le Neuf thermidor pour l'avoir pu connaître aussi intimement. Cela ne serait plus pardonnable une fois rendu à la liberté. »

244 JOSÉPHINE DE BEAUrrAUNAÎS

Il n'est même pas besoin de supposer que, durant quinze jours, il y ait eu entre Hoche et Joséphine une sorte de liaison, pour justifier que Hoche ait pris Eugène à son état-major. Hoche avait été, à l'armée, en relations de service avec Beauharnais et, en prison, ces liens s'étaient resserrés : tout simplement, pour soulager la femme de son ancien chef^il se chargeait de son flls : c'est ainsi d'ailleurs qu'il s'en explique dans une lettre postérieure de deux années, écrite à M. de Beauharnais père après le second mariage de Joséphine. « C'est avec le plus grand plaisir que je me rends à votre vœu et que je fais délivrer les congés aux hommes auxquels vous vous intéressez. Puissentils par leur reconnaissance vous faire oublier les pertes que vous avez faites ! Je ne quitterai point Paris sans avoir embrassé mon cher Eugène. Il eût peut-être été à désirer que sa mère ne me l'eût point retiré ; je me serais efforcé de remplir mon devoir envers un ami infortuné » (28 messidor an IV-11 juillet 1796). Sans doute, Ton dira que, c'est ici façon de colorer aux yeux du grand-père les relations qu'il a eues avec sa bru ; que, à ce moment, Hoche est tenu à d'autant plus d'égards extérieurs vis-à-vis de Joséphine qu'elle vient d'épouser Bonaparte. L'on cherchera une autre époque pour placer ces amours ; l'on dira que, en deux ans, il peut se passer bien des choses : soit, mais que répondre. à ceci? C'est dans la première quinzaine de fructidor an II que Hoche a quitté Paris et il résulte de sa correspondance qu'il n'y est revenu en congé qu'à la fin de ventôse an IV (mars 1796), lorsque

LA LIBEUTË 2i5

Joséphine était remariée : donc, il ii*est qu'un moment pour celle liaison, ce sont les dix derniers jours de Ihermidor et les quinze premiers jours de fruclidor. Voilà un beau temps pour l'amour.

En serait-il ainsi que, en vérité, Ton chercherait en vain pour la femme des paroles de blâme. Ce malheureux être de faiblesse et de charme, cet être d'élégance et de plaisir, cet être de volupté et d'abandon, trois mois durant, il a vécu l'agonie. La mort toujours, l'horrible mort, les mains liées, Téchafaud grav^, le col coupé, la tête roulante, celte femme l'a vue durant cent jours et cent nuits. Les listes de mort hurlées devant la prison emplissaient ses oreilles : la mort ! la mort ! Tunique pensée, l'unique affaire ; les baisers même, si l'on parvenait à en échanger, avaient un but d'alibi ; Ton donnait la vie pour obtenir un sursis à mourir. Les allées et les venues, les entrées et les sorties : la mort ! Les repas, une place vide ; la mort ! Le sommeil, les rêves : la mort ! Et c'est de là qu'on est sorti, c'est de là qu'on est ressuscité ! Et l'on vit, et l'on est jeune, l'on est jolie. — Qu'importe même ! L'on vit, c'est tout. — Oui, alprs, qu'une frénésie de vivre et de jouir s'empare des êtres, qu'ils veuillent toutes les joies, tous les plaisirs pour ce malheureux corps dont on allait faire deux morceaux, qu'ils veuillent tous les baisers pour celte bouche qui allait mordre le son du panier, qu'ils veuillent toutes les imaginations de volupté, toutes les admirations, toutes les caresses pour celte peau que les valets du bourreau allaient mettre à nu - 0»^^ dans ces jours là, ces jours

246 JOSÉPHINE DK BKAUIIARNATS

OÙ la vie, trois mois refluée, s'exalle et veut s'ouvrir, il n'y ail plus ni conventions sociales, ni morale, ni rien de ce que les hommes ont inventé pour réfréner la nature, c'est assez : tout est conapréhensible, tout est explicable, tout est excusé.

Mais ce n'est point à dire qu'à ce moment Joséphine ait besoin d*ètre excusée. Retirée avec ses enfants, elle se consacrait au souvenir du mari peu enviable qu'elle venait de perdre : ainsi cette leltre écrite à Jean Debry qui, à la Convention, dans la séance du 12 fructidor^ avait fait une allusion à la mort de Beauharnais S

La veuve et les enfants cT Alexandre Beauharnais à Jean Debry.

t Paris, le 16 fruclidor an II*.

« Le premier soulagement que nous avons éprouvé dans notre infortune, citoyen, a été d'apprendre qu'au

' Voici l*allusion et, à coup silr, on peut se demander si elle më-^ rite un tel remerclment :

« Je n'iorère point de là qu'il faille épargner un coupable, mais bien que nous distinguions le délit de l'erreur, et que nous nous souvenions, nous qui devons avoir des successeurs, que c'est avec ce dernier prétexte, Terreur, que l'aristocratie s'est vengée de ceux qui avaient porté les armes contre elle et que même, dans les coupables de cette dernière classe, ce sont les services rendus &. la chose publique et non les délits postérieurs qui ont obtenu son exécration. Ce n'est pas aux fautes révolutionnaire» de Beauharnais gu^êUê en a voulu^ mais à celui qui avait présidé U 20 juin 17ri. •

LA LlUKUTÉ 24

sein de la Convention, tu as rendu justice à un repu blicain vertueux, qui a péri victime de T Aristocratie. Ton cœur est fait pour apprécier la reconnaissance de sa veuve et de ses enfants. Nous Ten présentons Thommage et pour éclairer de plus en plus ton opinion sur le compte de celui que nous regrettons, nous t'adressons une copie de sa dernière lettre. Tu verras qu'en approchant du terme de sa vie entièrement consacrée à la Révolution et dans un moment où les hommes n'ont plus d'intérêt à cacher leurs vrais sentiments, il s'est plu à développeï' encore l'ardent amour de la patrie qui n'a jamais cessé de Tanimer.

« Continue, citoyen, de servir ton pays avec zèle et de proléger l'innocence et la vertu.

u Salut, estime, confiance et fraternité.

« Veuve Beauharnais, « Eugène Bçaubarnais et Hortensb Beauharnais »

N'est-ce pas là les sentiments d'uûe veuve presque éplorée et faut-il penser que celle qui fait si grand éloge du Républicain vertueux qui fut son époux lui ait si tôt donné un successeur? Mais ne s'élaientils pas, Tun l'autre, rendu leur entière liberté et Alexandre, dans son testament de mort, n'avait-il pas affirmé « ce lien unique d'amitié fraternelle ? %

J"^ ,"Ti- ■ *,

L'AN ÏII

L'AN m

Quoi qu'il en soît, il fallait vivre, et Joséphine était singulièrement désargentée. Outre SDn appartement de la rue Saint-Dominique, elle avait à payer son loyer de la maison de Croissy. Iloche la débarrassait sans doute de tout souci quant à Eugène; mais restait Hortense et Tentretien d'une domesticité assez lourde. Enie attendait toujours de l'argent de la Martinique ; mais, par suite des dettes laissées par son père et des engagements pris par M"' de la Pagerie, on n'en avait guère à lui envoyer ; d'ailleurs, en eûtron, comment le faire parvenir ? Les mers étaient aux Anglais ; la colonie elle-même était en pleine guerre civile; les Anglais, après une première tentative manquée en juin 1793, venaient, en février 1794, de s'en emparer sur le malheureux Rochambeau qui, à 6 000 ennemis débarqués, n'avait à opposer que 60 soldats de ligne, 3 compagnies d'hommes de couleur et un corps de miliciens blancs, en tout 900 hommes. C'était donc avec une possession anglaise qu'il fallait correspondre et les difficultés en étaient doublées. Quant aux propriétés de Saint-Domingue, les théories des Amis des Noirs y avaient mis bon ordre aux revenus ; les biens

Page 1