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glorieusement les Anglais sur toutes les mers. Six cent trente hommes du régiment étaient détachés au service de la marine, mais soit malchance, soit trop active protection du colonel, Alexandre n'y fut jamais employé.
Les lettres courent durant ce temps : en voici une que M. de la Pagerie écrit le 24 juin en réponse à celle du 11 mars : il a bien préparé sa fille Manette à venir en France ; mais il n'a passé que très peu de temps au Trois-Ilets, d'où il a été obligé de retourner à Sainte-Lucie ; lorsqu'il en est revenu, il a trouvé sa fille si bien sermonnée par sa mère, qu'elle ne veut plus entendre à un départ ; d'ailleurs, elle sort à peine de trois mois de fièvres, et, d'accord avec mère et g-rand'mère, elle se refuse à les quitter. « Si f avais eu des moyens honnêtes pour le "présent^ ajoute M. de la Pag-erie, je partais et j'amenais l'aînée qui brûle de voir sa chère tante... Deux motifs m'ont arrêté pourtant : j-ioint assez de moijc.ns pour le présent et quinze ans qu'elle a aujourd'hui. »
Cette confession faite à sa sœur, il écrit à M. de Beauharnais pour la lui renouveler : mais c'est avec l'olTre pressante de son aînée qui a le plus vif désir d'aller en France, qui mérite la préférence par ses sentiments, un excellent caractère et une figure assez agréable ; seulement « elle est très avancée pour son
Avant que ces lettres des 24 et 25 juin aient pu parvenir à dcsiination, le 28 juillet, M. de Beauharnais
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a écrit à M. de la Pagerie pour le presser de venir, car, dit-il, je pourrais mourir, « et alors, les tuteurs de mon fils, mineur de quatre ans * qui soupire après celte alliance, voudraient peut-être s'y opposer et lui en proposer une autre ». Il ne tient pas plus à une fille qu'à l'autre : « Celle que vous jugerez le mieux convenir à mon fils sera celle que nous désirons. » Et, pour pkis de sûreté, afin de gagner du temps, sans même consulter son fils, le marquis envoie à M. de la Pagerie un pouvoir pour faire publier à la Martinique les bans du mariage : et, dans ce pouvoir, les noms et prénoms de la future épouse sont en blanc !
Les lettres de M. de la Pagerie des 24 et 25 juin arrivent en France tout au commencement de septembre. M. de Beauharnais les communique à Alexandre qui est toujours à son régiment,, au Gonquet, près de Brest, et Alexandre, bien qu'il n'y porte aucun enthousiasme, accepte de bonne grâce la substilution. Toutefois, il introduit une réserve : « Sûrement, écrit-il, votre intention n'est point de me faire épouser cette demoiselle si elle et moi avions réciproquement de la répugnance l'un pour l'autre. »
Armé de ce quasi-consentement, M. de Bcaubarnais répond le 9 septembre à la lettre du 25 juin. Plus d'incertitude, plus de difficulté : « C'est une de vos demoiselles que nous désirons. » M""^ Renaudin insiste là-dessus et sur la nécessité de ne point perdre
' Il entend dire : qui a encore quatre ans de minorité.
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(le temps. « Hélas 1 que ne puis-je voler et vous aller chercher! Venez, venez, c'est votre chère sœur qui vous en conjure ! »
Mais on est en pleine guerre : les Anglais menacent les Antilles; les créoles se présentent en foule pour servir ; le marquis de Bouille, gouverneur des Iles du Vent, rassemble tous ses moyens pour reporter enfin aux colonies anglaises les coupr, que les nôtres ont trop souvent reçus; mais ces moyens sont des plus médiocres : à Sainte-Lucie, il n'y a qu'une garnison de cent soldats qui, avec quatre-vingts hommes de couleur soldés, cinq cents miliciens et une vingtaine de canonniers occupent le Morne- Fortuné, point central de la défense. Ce n'est guère le moment de s'en aller en France pour un homme qui s'est fait nommer capilaine des dragons de la milice et qui compte sur ce grade pour réclamer les grâces de la Cour. Si les Anglais prennent Sainte- Lucie — et c'est ce qui arrive le 28 décembre — qui s'occupera des intérèls de M. de la Pagerie, qui traitera avec les Anglais pour conserver l'habitation? Enfin, est-il prudent de se risquer sur mer avec une Jeune fille, alors que, aux incertitudes de la traversée, vient s'ajouter le danger d'un combat possible et la crainte d'être pris par les Anglais? Ce seraient des raisons décisives pour tout autre que pour M"" Renaudin ; mais^ à elle, il f?.ut sa nièce, il la lui faut à tout prix ; bien plus que les Anglais, elle redoute « les menées de la parenté Beauharnais contre ses projets ; d'autres partis considérables qui sont pro-
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posés à la famille ; l'ardeur du jeune homme qui peut se refroidir à force d'attendre ». Il n'y a qu'une solution, c'est que, à tout risque, sa nièce arrive.
Cette lettre est du 24 novembre 1778, ei en août suivant, M. de la Pagerie n'est pas encore en France. Or, il se peut qu'on prépare à Brest une expédition et qu'Alexandre promu capitaine, toujours dans le régiment de la Sarre, le 3 juin 1779, se trouve, sous peine de déshonneur, obligé d'en faire partie. Le vicomte veut bien se battre, mais à bonne distance de France; « c'est sur les côtes d'Angleterre qu'il voudrait se frayer un chemin vers la gloire, trop heureux, s'il pouvait un jour dater une lettre à M""* Renaudin de Portsmouth ou de Plymouth ». Quant à aller aux colonies, le seul endroit où l'on se batte, qu'on ne compte pas sur lui. « Son zèle, quoique bien grand, ne s'étend pas si loin. » Même, comme il attend toujours sa fiancée et qu'il serait malséant de ne point se trouver au rendez-vous qu'il lui a donné, il tombe fort opportunément malade et vient se faire soigner à Noisy. II y est encore le 20 octobre quand M"^ Renaudin y reçoit une lettre où M. delà Pagerie annonce qu'il a profité d'un convoi escorté par la frégate la Pomone, qu'il s'est embarqué avec sa fille sur la flùle du Roi, l'Ile de France, et qu'il est en France, à Brest, fort malade, fort éprouvé par une longue et terrible traversée où dix fuis il a cru périr. On craint pour sa vie, et sa fille s'empresse à le soigner. Aussitôt, M""" Renaudin et Alexandre partent pour le joindre.
C'est ici la première entrevue entre Joséphine et
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son futur mari, et celui-ci ne paraît point enthousiasmé. Dans les lettres qu'il écrit à son père, il se donne à lâche de faire valoir sa fiancée comme si c'eût été le marquis qui dût épouser et non lui-même. « Mademoiselle de laPag-erie, écrit-il, vous paraîtra peut-être moins jolie que vous ne l'attendez, mais je crois pouvoir vous assurer que l'honnêteté et la douceur de son caractère surpassent tout ce qu'on a pu vous en dire. » Elrang-e forme d'amour chez un fiancé de dix-neuf ans : car, il n'y a pas ày revenir, Alexandre est fiancé. Porteur des pouvoirs du marquis, M. de la Pagerie a fait publier les trois bans en l'église Notre-Dame de la Martinique les 11, 18 et 2o avril, il y a tantôt huit mois, et l'on n'a plus qu'à passer à l'église.
La voiturée — M. de la Pagerie, sa sœur, sa fille, et Alexandre — se dirige lentement sur Paris par Guingamp et Rennes. On arrive à la mi-novembre : on s'installe en l'hôtel de la rue Thévenot où le marquis vient à peine de s'établir — car on publie les bans du mariage en même temps à Saint-Sulpice dont dépendait Tancien domicile, et à Saint-Sauveur dont dépend la rue Thévenot, — et M™" Renautlin, qui est une femme de tête, s'emploie à commanderle trousseau pour lequel elle paye, de son argent ou de celui de M. de Beauharnais, la belle somme de 20.672 livres ; elle n'oublie rien et se trouve partout où il faut, car il convient que la Cour accorde enfin à M. de la Pagerie les grâces qu'il a si bien méritées ; et comme il est hors d'état de solliciter lui-même ou s'y prendrait mal, c'est
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M"^ Renaudin qui le supplée ; point de ministre, ni de premier commis qu'elle ne visite, et ne les trouvant pas, elle leur écrit et leur remet les lettres, les mémoires, les apostilles dont son frère a eu soin de se munir. Le tout est un peu endommagé , mais c'est une occasion d'attendrir : « Mon frère étant embarqué sur la flûte Hu Roi, /'//e de France, vous savez dans quel état était ce vaisseau lors de son arrivée à Brest; les papiers n'ont pas été à l'abri des voies d'eau ; vous en aurez la preuve par le paquet ci-joint que je vous envoie tel que je Yest tiré de la malle qui le renfermait. )) Et pour montrer qu'ils ne sont point gens du commun, elle termine en disant : « Mon frère me charge de vous faire part du mariage de sa fille avec le vicomte de Beauharnais. Il sera bien flatté si vous voulez y donner votre attache. »
Cette lettre est du 7 décembre ; le 10, on passe le contrat rue Thévenot. Petit comité à la lecture : les deux pères, M™^ Renaudin, le frère aîné d'Alexandre qui se dit marquis de Beauharnais et capitaine de dragons; son oncle, Claude, comte des Roches-Barilaud, chef d'escadre; le fils de ce Claude, appelé Claude de même et qualifié aussi Comte de Beauharnais ; enfin, un oncle à la mode de Bretagne, Michel Bégon, conseiller honoraire au Parlement de Metz, intendant de la Marine, le frère de ce premier commis qui fut au marquis un protecteur si particulièrement utile. C'est tout ; pas une femme du côté Beauharnais, ni la belle-sœ^ur née Beauharnais, ni la tante née Mouchard, nila cousine germaine, qui sera M™" de Bar-
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rai. Du côté malernel, personne, pas même le parrain, l'oncle Gliaslillé.
Pour les Tascher, Louis-Samuel Tascher, prèlre, docteur de Sorbonne, prieur de Sainle-Gauburg-e, aumônier de S. A. S. Monseigneur le duc de Pcnllîièvre, de même nom certes que la future, et son cousin, mais au dix-neuvième degré. Après, simplement, deux demoisellBS Ceccony, Madeleine-Louise-Marguerite etLouise-Blanche, filles majeures, qui n'ont nulle parenté que l'on sache avec les Tascher et qui sans doute sont en liaison avec M'"" Renaudin. Nul nom qui sonne, qui montre, comme il est d'usage, des protections, des relations, des alliances dont on se fasse honneur. Le moindre bourgeois qui se marie a au pied de son contrat des signatures plus brillantes.
Mais, à présent, le texte vaut qu'on s'y arrête.
Alexandre, comme a dit son père, possède environ quarante mille livres de rente. Cet apport provient des successions encore indivises entre son frère et lui, de sa grand'mère et de sa mère. Nulle désignation de biens, nulle évaluation. Cela ne sort pas des usages : on est d'ordinaire assez peu précis dans ces contrats oij justement la précision paraîtrait le plus nécessaire. Autant qu'on en peut juger par des documents postérieurs, la fortune consiste surtout dans les propriétés à Saint-Domingue', représentant en 1779
* Il y a trois habitations, l'une desquelles : I.a Ravine, dont Alexandre est propriétaire pour un tiers, est vendue vers 1793 630 000 livres au citoyen Cliaurand, négociant de Bordeaux. Mais l'argent en provenant est en grande partie déposé chez un sieur Corrant, banquier, qui fait faillite en ll'Ji.
plus (le 800 000 livres de capital, et il n'est pas indiscret de supposer qu'elles rapportent mieux que le vingtième denier. En France, on ne sait trop la valeur de ce que possède Alexandre : il eut^ par la suite quelques terres autour de la Ferté-Aurain, mais c'étaient des biens nationaux; il eut, en indivision avec son frère, le château et la terre même sur qui était établi le marquisat; leur père les leur abandonna par acte du 16 août 1784, moyennant une rente viagère de 3000 livres, et une rente perpétuelle de cinquante ; il eut encore quelques terres autour de la Ferté, mais achetées plus tard et non payées à sa mort : pour le moment, on ne lui voit que quelques morceaux de terre à Petit-Pont, aux Groix et à Yineuil et des contrats de renies, qui furent aliénés par la suite; tout cela est assez vague. Jusqu'à plus ample informé, il faut s'en tenir au chiffre brut.
Le marquis ne donne rien à cause du mariage.
La future apporte des effets mobiliers, d'une valeur de 15 000 livres, restes à la Martinique et provenant de cadeaux faits par différents parents, plus une dot constituée par son père de 120 000 livres argent, dont vingt mille doivent être remises pour être employées en linge, dentelles, habits et autres choses relatives au trousseau — on a vu que c'a été M""' Renaudin qui a fourni ces 20 000 livres — et le surplus, portant intérêt au denier vingt, restera aux niains de M. de la Pagerie. C'est donc la promesse d'une rente de o 000 livres pour le paiement de laquelle nulle garantie n'est fournie ; M. de la Pagerie s'engage de plus à
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conserver à sa fille sa part intégrale dans sa succession future.
Qui, en apparence, donna bien plus que M. de la Pag-erie, c'est M™^ Renaudin. Elle donna à sa nièce sa maison de Noisy-le-Grand, le mobilier la garnissant jusqu'à concurrence de 30 000 livres et la fameuse créance sur le marquis de Saint-Léger de 121 149 livres 6 sols 9 deniers — cette créance qui provient du partage de la succession Renaudin-Raguienne, et dont la jouissance et la perception appartiennent à M. Renaudin sa vie durant. Gela sonne sur le contrat ; mais, aussi bien sur la maison que sur les meubles et la créance, M""^ Renaudin se réserve l'usufruit tant qu'elle vivra : elle stipule le droit de retour, au cas de prédécès de sa nièce et elle garde la possibilité d'aliéner ses biens, sous clause de remploi il est vrai, mais on verra ce qu'il sera de ce remploi.
Nul doute que ce ne soit là la totalité de la fortune apparente, acquise de M'"" Renaudin : en dehors de sommes d'argent comptant qu'on la voit employer et dont on ignore et l'on devine l'origine : ainsi, la somme de 33 000 livres qui lui a servi en 1776 à l'achat de sa maison de Noisy; ainsi, la somme de 20000 livres qu'elle a dépensée en 1779 pour le trousseau de sa nièce; ainsi, une autre somme de 20 000 livres et une de 6 000 qu'elle prêtera à son frère le 26 avril 1781 ; ainsi, une somme de 20 000 livres avec laquelle, le 29 mai 1782 elle fera l'achat d'une habitation dite le Trou-Pilate, située à Saint-Domingue, quartier de Nippes et du Rochelois. Faut-il tirer quel-
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que conclusion de la répétition de ces chitFres presque identiques? Faut-il remarquer que jamais dans aucun des contrats passés, M"^ Renaudin n'indique l'origine de l'argent qu'elle place : ce ne sont donc pas des deniers patrimoniaux; toujours ils proviennent de la vente de ses diamants : des diamants pour plus de 100000 livres 1
En échange des biens que M. de la Pagerie et jyjme Renaudin assurent ainsi à la future épouse, Alexandre lui constitue en cas de viduité, un douaire de cinq mille livres de ente avec assurance d'uû logement ou de mille livres de plus par année.
Trois jours après le contrat, le 13 décembre, en plein hiver, le mariage est béni dans l'église de Noisy-le-Grand. On a certes des exemples de mariages célébrés dans leurs terres par des grands seigneurs, mais, ici, il ne s'agit point de terres ; c'est en une maison de campagne, en une sorte de vide-bouteilles que se fait la noce, comme si l'on se cachait. M. de la Pagerie n'a pu venir de Paris, repris qu'il a été par sa maladie, et a dû se faire représenter par son lointain cousin, M. Tascher, prieur de Sainte-Gauburge. Peut-être M"'*" Renaudin habitant rue Thévenol chez M. Beauharnais. n'a-t-elle de domicile particulier, de paroisse personnelle, de citré^pi'opre, qu'à Noisy-le- Grand : par suite ne peut-elle donner au mariage de sa nièce une garantie entière de validité qu'en le faisant célébrer en sa paroisse légale. La précaution serait bonne à prendre avec un mineur qui pourrait
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alléguer la contrainte, chercher des motifs cFanniilalion, trouver celui-ci sur lequel tant de cas de dispense ont été fondés. M"'' Renaudin est une femme de tête.
Point d'affluence, mais assez de monde pour assurer la publicité : du côté Beauharnais, outre père, frère, oncle et cousin, ce Michel Bégon qu'on a déjà vu figurer au contrat, M. Nouël de Villamblin, M. Mouchard de Ghaban, alors officier aux Gardes, et à qui celte présence vaudra plus tard la place de préfet et de conseiller d'Etat et le titre de comte; deux camarades du vicomte, le chevalier de Toustain et le chevalier de Saint-Souplct \ et Patricol, son ancien précepteur. Du côté de la mariée, M. de Courpon de la Vernade, un créole de la Martinique, retrouvé à Paris, M. de Yillars, capitaine dans Royal-Champagne-Cavalerie et le chevalier Lejeune-Dagué, un parent de la tante de Joséphine. M. de Courpon de la Vernade et M. de Yillars sont qualifiés de cousins, mais c'est à coup sûr une parenté bien lointaine et dont on ne trouve point de justification. Rien d'autre. Nulle
' Celui-là sans doute qui par son émigialion fut- la cause involontaire de la mort de son père et de ses deux frètes, condamnés par le Tribunal révolutionnaire le 14 ventôse an II.
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^ Aussitôt après le mariage, le jeune ménage vint s établir rue Thévenot, dans l'hôtel du marquis Malgré le jardinet, malgré la construction noble et ferme, la hauteur des étages et la jolie ordonnance de l'escalier, rien de triste comme cette maison, comme cette rue, étroite, encaissée où débouche la Cour des Miracles, où l'unique spectacle est de regarder venir les piétons par l'ignoble petite rue des Deux-Portes, ci-devant Gratte-Cul; où des deux issues, de la rue du Petit-Carreau ou de la' rue Saint-Dems, pas une voiture ne se hasarde entre les maisons énormes et froides,,toutes de pierre de taille Et c'est en cette prison qu'il tau t vivre au sortir des Antilles, du rayonnant soleil, de la nature en fête de la hberté entière et de la douce paresse au plein air. . ^
On a dit que, pour s'égayer, Joséphine avait Paris, la Cour et sa parenté nouvelle, mais par quantité de
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raisons, le monde lui était fermé, et la famille du marquis ne s'empressait point autour de sa bru. Sans doule, M. de Beauharnais voyait son frère, le comte Claude, mais celui-ci vivait le plus ordinairement dans ses terres, près de la Rochelle, ne se souciant pas de se trouver en la même ville que sa femme, la célèbre Fanny de Beauharnais, née Mouchard, fille de finance qui avait donné dans les lettres surtout pour y trouver des amants, qui avait eu Dorât, Laus de Boissy et Ginguené avant de tomber à Cubières ; qui, bien que son mari fût généralement reconnu pour un honnête et brave homme, bien qu'il ne la gênât en rien et lui donnât, selon ses moyens et sa fortune, le moyen de vivre fort honnêtement, le laissait poursuivre de romans à clef par ses adorateurs et, pis encore, s'entourait de personnages tels que Restif de la Bretonne, Mercier, Yigée et Doigny du Ponceau. A regarder sa littérature, à lire ses lettres, on ne prend pourtant point l'idée qu'elle fût une mauvaise femme : cela est pastoral, pommadé, laudatif, émollienl, cela est plat, mais guère plus que les vers de M""" d'IIoudetot, de M""' de Sabran, que les vers de toutes ces dames. Seulement, elles ne se font point imprimer, ou, si elles s'y risquent, c'est en gardant l'anonyme, en tirant seulement pour leurs amis quelques exemplaires dont le don est à soi seul une rare faveur. C'est un travers à coup sûr, mais on ne l'étalé point, on ne le vend pas, on en fait présent, comment dès lors être sévère ? Et puis, le péché se présente si joliment, il a pour avocats de si aimables amours de Marillier ou de Moreau le
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Jeune, il a pris un format et des caraclères à ce point séduisants qu'il faut bien l'absoudre. A demi cacbé, n'est-il pas à demi pardonné? Mais se cacher, ce n'est point là ce qui convient à Fanny ! Ses recueils de poésie semblent uniquement destinés à étaler devant la France eWEurope la liste de ses « belles relations. )) Sous prétexte d'épîtres, stances, quatrains, boulades, romances, elle dédicacie à quiconque porte un nom dans la littérature, le mililaire et la noblesse, à quiconque, voyageur, traverse la France et, selon l'ancienne habitude des gens du Nord, éprouve le besoin de venir à domicile, s'entretenir avec les célébrités. Elle ignore sans doute l'orthographe de leurs noms : qu'importe ! le comte d'IIartig, le prince de Gonzague, le baron de Gloots, le baron d'Alberg, le comte d'Œls, le comte Stanislas de Poleschi, le prince Joseph Jablonoski, M. de Niemcevits, M. Malezenski, le prince Adam Czatorinski (comme elle écril) ne font-ils pas belle figure près du comte de Duras, du maréchal de Richelieu, du maréchal de Brissac, du chevalier de Cossé, du cardinal de Ber<iis, du duc de Nivernais, du comte de Tressan, et même du roi de Prusse ? N'est-ce pas montrer qu'on est vraiment une muse recevant les hommages du monde entier et condescendant, en grande dame, à y répo^ntjre par quelques vers? Et comme si ce n'était point assez de ce livre d'adresses qu'elle étale en vers, elle pare ses volumes de poésies, du fatras de littérature que lui ont adressé tous les hommes de lettres qu'elle nourrit : Tout encens lui semble odorant pourvu qu'il soit épais, et