JOSEPHINE DE BEA U II A UN A I S
(le la journée, lu sauras réunir l'utile à l'agréable. »
Elle a dix-sept ans, il en a vingt, et voilà ce qu'ils se .lisent! Au reste, dès le premier jour qu'il a vu sa fiancée, il a, c'est lui-même qui le dit, « formé le plan de recommencer son éducation et de réparer par son zèle, les quinze premières années de sa vie qui avaient été négligées )).
C'est parce que Joséphine n'a pas répondu comme il l'attendait à celte manie, parce qu'il a découvert en elle un défaut de confiance qui l'a étonné, qu'il s'est refroidi. Puis il a aperçu en elle une indifférence et un peu de volonté de s'instruire qui l'ont convaincu qu'il perdrait son temps. Alors, il a pris le parti de renoncer à son plan et d'abandonner à qui voudrait l'entreprendre l'éducation de sa femme.
Qu'elle se remette à travailler, qu'elle lise les bons poètes, qu'elle apprenne par cœur des tirades d€ théâtre, qu'elle étudie l'histoire et la géographie, peut-être reviendra- 1- il, mais encore devra- t-ell* mettre de côté son fatigant amour, ne s'occuper ni de ce que dit son mari, ni de ce qu'il fait, ni de ce qu'il écrit, et ne pas prétendre que dans le monde il ne voie qu'elle. C'est son dernier mot, et c'est Palricol, chargé de le confesser et, s'il est possible, de le ramener, qui en fait la confidence à M""" Renaudin.
Certes, l'excuse est singulière, mais, à suivre Alexandre par la vie, on peut croire qu'ici il est sincère. Sans doute, il aime le monde, les femmes, Favancement et les grades, mais, de nature, il est versatile et peu fixé sauf en ce qui louche une fatuité qui
demeure stable et qui paraît sans limite : à cette fatuité il joint une pédanlisme qui est peu ordinaire dans sa classe et dans son état. Il éprouve une joie sans égale à écrire des phrases pompeuses, creuses et longues, à en écrire des pages après des pages, à prêcher rinstruction, à s'établir en maître d'école. Ce n'est pas même le pédantisme de collège tel que l'introduiront dans le 'g^ouvernement Robespierre et Saint-Just, tel que Camille, avec des parties de génie, le portera dans la littérature politique, c'est un pédanlisme spécial, un pédantisme infaillible, un pédantisme hautain qui est à l'autre ce qu'un vicomte est à un robin. Patricol a déteint sur Alexandre si profondément qu'Alexandre est Patricol même ; seulement, Alexandre joint à la faculté d'ennuyer, à la confiance exaltée en son savoir, sa vertu et son esprit de conduite, tous les vices de la société au milieu de laquelle il vit, toute la vanité d'un nouveau noble, toute l'inconsistance d'un caractère faible, toutes les violences de passion d'un homme jeune, riche et sans frein, toutes les incertitudes d'un esprit perpétuellement mécontent, et, en ce qui touche sa femme, une sorte de mépris pour le mariage qu'il a fait, compliqué de dédain pour la provinciale qu'il a épousée et qui n'a pas même à ses yeux le mérite d'être jolie.
Durant qu'Alexandre se pi'omène de château en château, Joséphine, pâlissant sur les rudiments, essayant en vain de mettre dans sa petite tête créole des noms et des dates, traîne péniblement sa grossesse