LIBERTÉ. ÉGALITÉ
« Lapager'ic.-llcauJiarnah à Vadls)\ représentant du Peuple.
« Sakil, estime, confiance., fraternité.
« Puisqu'il n'est pas possible de le voir, j'espère que tu voudras bien lire le mémoire que je joins ici. Ton
' 17 janvier 1794.
JOSÉPIllNt; l'ENDA.M LA UÉVULUTIO.X 219
collègue m'a fait part de ta sévérité, mais, en même temps, il m'a fait part de ton patriotisme pur et vertueux et que, malgré les doutes sur le civisme des ci-devants, tu t'intéressais toujours aux malheureuses victimes de l'erreur.
« Je suis persuadée qu'à la lecture du mémoire, ton humanité et ta justice te feront prendre en considération la situation d'une femme malheureuse à tous ég'ards, mais seulement pour avoir appartenu à un ennemi de la République, àBeauharnais l'aîné, que tu as connu et qui, dans l'Assemblée constituante, était en opposition avec Alexandre, ton collègue et mon mari. J'aurais bien du regret, Citoyen représentant, si tu confondais dans ta pensée .Alexandre avec Beauharnais l'aîné. Je me mets à ta place : tu dois douter du patriotisme des ci-devants, mais il est dans l'ordre des possibilités que, parmi eux, il se trouve des ardents amis de la Liberté et de l'Egalité. Alexandre n'a jamais dévié de ces principes : il a constamment marché sur la ligne. S'il n'était pas républicain, il n'aurait ni mon estime, ni mon amitié. Je suis Américaine et ne connais que lui de sa famille, et s'il m'eut été permis de te voir, tu serais revenu de tes doutes. Mon ménage est un ménage républicain : avant la Révolution, mes enfants n'étaient pas distingués des sans-culottes, et j'espère qu'ils seront dignes de la République.
« Je t'écris avec franchise, en sans-culotte montagnarde. Je ne me plains de ta sévérité que parce qu'elle m'a privée de te voir et d'avoir une petite conférence avec toi. Je ne te demande ni faveur, ni grâce,
220 JOSFPHIiNt; DE B E A U II A l{ N AIS
.l'ais je réclame ta sensibililé et ton humanilé en faveu d'une citoyenne malheureuse. Si on m'avait trompée en me faisant le tableau de sa situation et qu'elle fût et te parût suspecte, je te prie de n'avoir aucun égard à ce que je te dis, car, comme toi, je suis inexorable; mais ne confonds pas ion ancien collègue. Crois qu'il est digne de Ion eslime.
« Malgré ton refus, j'applaudis à ta sévérité pour ce qui me regarde, mais je ne puis applaudir à tes doutes sur le compte de mon mari. Tu vois que ton collègue m'a rendu tout ce que tu lui avais dit : il avait des doutes ainsi que loi, mais voyant que je ne vivais qu'avec des républicains, il a cessé de douter. Tu serais aussi juste, tu cesserais de douter si tu avais voulu me voir.
«Adieu, estimable citoyen, tu as ma confiance entière,
« Lapagerie-Beauharnâis,
« N" 46, rue Saint-Dominiiiue, faubourg Sainl-Germain. »
Ainsi, au cours des démarches qu'elle a faites en faveur de sa belle-sœur — démarches qu'elle sait le plus ordinairement rendre efficaces en y mettant toutes ses grâces, — Joséphine a appris que son mari était menacé, car, sous cette forme qu'elle emploie, est-ce M"'^ de Beauharnais ou Alexandre, qu'elle défend? Elle a échoué, mais elle espère encore adoucir le monstre. Qu'il la voie seulement « l'Américaine ! » Mais Vadier, « soixante ans de vertus », ferme sa porte : c'est le moyen qu'il a trouvé de rester vertueux.
LES CARMES
LES CARMES
En quiltant Strasbourg si brusquement qu'il n'a pas môme eu le temps d'emmener ses équipages et ses chevaux, Alexandre s'est rendu droit à la Ferlé : de là, il s'empresse d'écrire à la Société des Jacobins de Blois pour s'excuser de ne pas s'y présenter immédiatement et pour annoncer sa prochaine venue, — car il pousse au délire le fétichisme des sociétés populaires ; pas de ville qu'il traverse où il ne se fasse affilier délivrer un certificat ; il en a des portefeuilles remplis, il collectionne ainsi les noms jacobins. Le 2 septembre 1793, au nom du Comité de correspondance, Rochejean, ex-oratorien, vicaire épiscopal de l'évêque Grégoire, coryphée et directeur du club, lui répond en ces termes, qui valent mieux qu'un certificat de civisme : « Ta lettré a été accueillie parmi nous avec les transports de l'amitié ; nous t'estimons, nous te chérissons ; nous regrettons que les circonstances t'aient forcé de t'arrêter au milieu de ta carrière mili-
224 JO S K P II I :n r; DR P. V. A U 11 A P. N A 1 S
laire ; nous te louons d'avoir fait à Topinion de tes concitoyens le sacrifice de ia gloire que tu étais en chemin d'acquérir. Un homme assez grand pour refuser le ministère et se démettre du Généralat est un sans-culotte. Tu nous donnes une bien douce espérance, celle de te voir résider au milieu de nous et d'y discuter avec toi les grands intérêts de la République. Veille sur ta santé comme sur un dépôt précieux à la Patrie et, puisque les délassements de l'amitié sont le baume de la vie, hâte-toi de venir au sein de tes amis. »
La loi des suspects ne le trouble point ; il vient à Blois où, à l'en croire, « il est fort bien reçu par les patriotes et dans la Société populaire ». Il se hâte d'en faire part à Chabot, l'ex-capucin, qui choisi lui aussi par Grégoire comme vicaire épiscopal, a été, par l'influence d'Alexandre, élu député à la Législative, qui, sans son secours, a été réélu à la Convention et qui, de loin, semble encore une puissance. « J'ai causé de vous avec des sans-culottes, lui écrit Beauharnais, et j'ai vu avec satisfaction qu'ils étaient flattés pour leur département de vous compter à la tête de leurs députés. Vous êtes généralement aimé et estimé... » Ainsi cherche-t-il à se raccrocher, ayant par sa longue absence de Paris perdu la notion des gens utiles, des combinaisons de partis, provoquant en même temps des intimités, des confidences et des protections en Vadier, fantoche sanguinaire et vertueux, qui fait de la police en aliéné et met la guillotine au service de toutes les chimères que son délire enfante; en Barère,
LES CAlîMES 2i'5
porte-voix sonore, que nul ne prend au sérieux, en Chabot enfin, pourri de vkes et de hontes, le type du. moine apostat, disposé à toutes les vénalités, prêt à toutes les luxures.
A en croire d'autres témoins, même à Blois, les choses ne A'ont pas si bien pour lui : au club, à son entrée, il a été accueilli par des injures, a pris lui-même sa défense, s'est cru sauvé. N'a-t-il pas échappé à « l'épuration révolutionnaire tant désirée par les patriotes, tant redoutée par les aristocrates », qui, sous la présidence du représentant Guimberteau, a été opérée dans l'église cidevant Louis, le 30 octobre, « avec une justice rigoureuse et une solennité républicaine » ? Rass'.;ré, Alexandre loue une petite maison à Blois, il prétend s'y installer, il fait mille politesses- à des voisins qu'il sait royalistes; il s'excuse, déclarant a qu'il en est bien revenu », il se tient inattaquable, grâce à Rochejean et à ses amis de Paris. En même temps, il recherche les fonctions municipales dans sa commune de la Ferté-Aurain, ci-devant Beauharnais, il est élu maire, il installe une société populaire, un comité de surveillance révolutionnaire ; il préside la Société des Jacobins à Chaumont, le chef-lieu de son canton, et, de ces divers hauts faits, il tire encore des certificats. Il a repris des habitudes de correspondance avec sa femme, ne fût-ce que pour recevoir d'elle d'utiles avis ; peu à peu, en effet, devant le commun péril, une sorte d'inlimité s'est, établie entre eux. Il est heureux, du moins le dit-il : « >xon, jamais je n'aurais cru, écrit-il à son père le ii octobre, qu'en quillanl